lectures en cours
L'art français de la guerre, d'Alexis Jenni
à propos de moi
Constance
étudiante bretonne (18 ans)
passionnée de littérature en tous genres
contact : petiteslecturesentreamis
[at]hotmail.frarticle à la une (chaque mois, un des articles de ce blog remis sous vos yeux) (cliquer sur l’image pour activer le lien)
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2, 3, 4 mars, Rue des Livres à Rennes
du 16 au 19 mars, salon du livre de Paris (?)
du 26 au 28 mai, le festival Étonnants Voyageurs à Saint-Malo
le 23 et 24 juin, le salon du livre de Vannesclassement chaotique
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L’art français de la guerre, d’Alexis Jenni
14/14
Un art français ample ou pesant, lassant ou riche
(indécision d’une lectrice)
Le prix Goncourt 2011 ne ravira pas toutes les mains dans lesquelles il est tombé à Noël, souvent à défaut d’une autre idée de cadeau de la part du généreux offrant, qu’on se le dise. J’ai de mon côté rendu l’exemplaire emprunté avec une sorte de soulagement. Ne vous y trompez pas cependant : je ne regrette pas cette lecture. Allez, il va maintenant falloir que je vous explique tout ça…
L’art français de la guerre est un roman ample. Dire son nombre de pages, 650, ne nous montre pas vraiment cette ampleur. Elle est située dans le style même d’Alexis Jenni. Il y a une finesse alliée à une certaine pesanteur dans la langue de l’écrivain. Quelque chose qui nous transforme, nous, la lecture, le récit, l’histoire – avec un petit comme avec un grand H. L’auteur nous emporte dans de longues réflexions sur l’histoire récente de la France, la seconde guerre mondiale, la guerre d’Indochine et la guerre d’Algérie. La triade des traumas, les sujets tabous de notre société, sont étalés au grand jour par un narrateur comme détaché du monde autour de lui. Les mots cognent, frappent, nous déchirent. La force du récit réside sans doute dans cet usage de la langue. Alexis Jenni, à travers une fiction, nous dit ce qui ne se dit pas. Notre histoire comme notre société en prenne un coup.
Il fallait réussir à mêler les deux, Histoire et société. Alexis Jenni alterne des chapitres qu’il intitule “commentaires”, réflexions d’un narrateur qui se présente dès le début comme tel (“J’aimerais bien une autre vie mais je suis le narrateur. Il ne peut pas tout faire, le narrateur : déjà, il narre. S’il me fallait, en plus de narrer, vivre, je n’y suffirais pas”), avec d’autres qu’il appelle sans ambiguïté “Roman”. Sept longs chapitres pour un narrateur qui regarde le monde autour de lui de manière détaché, nous raconte son histoire personnelle à demi-mots mais surtout la manière dont il se retrouve à raconter l’histoire de Victorien Salagnon, le personnage principal des six “romans” : “Je ne sais quelle compétence il me prête. Je ne sais pas en quoi il a cru en m’observant de ses yeux trop clairs, de ces yeux dans lesquels je n’identifie pas d’émotions, juste une transparence qui me laisse croire à la proximité. Mais je suis le narrateur, alors je narre” (fin des premiers commentaires). La seule chose qui réunit nos personnages, mis à part la ville de Lyon, est la peinture. Tous les deux peignent, et c’est par fascination pour les oeuvres de Victorien que le narrateur se retrouve à prendre des cours avec lui. Narrateur et protagoniste sont réunis, à tel point que Salagnon demande à son pupille d’écrire son histoire, à laquelle il n’arrive pas à donner de relief.
Alexis Jenni nous parle ainsi du présent et du passé, de l’influence du passé sur le présent. Les liens sont forts, rempli d’atrocités et d”injustices. L’un n’est qu’écho de l’autre, sa conséquence doublée à une survivance de la pensée raciale. Rien n’a changé, et pourtant tout est plus fort, plus compliqué, plus caché. Cette complexité qui se cache derrière une construction en alternance d’une grande simplicité, derrière les artifices assez classiques du roman et derrière une langue riche qui exprime un équilibre entre contemplation et violence, est un véritable poids dans la lecture. Longtemps, nous ne faisons que la percevoir sans vraiment la comprendre.
Ce qui ressort de ce roman, c’est son honnêteté totale. L’auteur ne se cache pas, et ne cache pas non plus la dimension fictive de son roman. Le narrateur est le narrateur, qui plus est contemporain à l’auteur. Il n’est pas Victorien Salagnon, ce personnage qui a participé aux guerres de décolonisation, mais une personne qui nous parle du passé depuis le présent. Il ne dit pas avoir raison sur tout, et sa compréhension est souvent bloquée parce qu’il n’a pas vécu ces choses là, parce qu’il n’y a pas participé. D’ailleurs, Salagnon et Mariani (compagnon de route du premier en Indochine et en Algérie devenu chef d’un groupe raciste) le reprendront à plusieurs reprises dans ses lectures du passé.
L’auteur réussit avec brio a ne pas juger l’Histoire telle qu’elle a été écrite. Il ne juge pas les exécutions sommaires au lendemain de la seconde guerre mondiale, ni les massacres de villages entiers en Indochine, ni les soldats qui ont torturé en Algérie. Il nous montre. Avec horreur et exactitude, il rend compte de ce qu’il s’est passé. Sans juger les faits, il interprète le présent :
“La race est une pensée inconsistante, qui repose sur notre avidité éperdue des ressemblance ; et qui aspire à des justifications théoriques qu’elle ne trouvera pas, car elles n’existent pas. La race c’est un pet du corps social, la manifestation muette d’un corps malade de sa digestion ; la race, c’est pour amuser la galerie, pour occuper les gens avec leur identité, ce truc indéfinissable que l’on s’efforce de définir ; on n’y parvient pas, alors cela occupe.”
“J’avais travail, maison et femme, qui sont trois visages d’un réel unique, trois aspects d’une même victoire : le butin de la guerre sociale. Nous sommes encore des cavaliers scythes. Le travail c’est la guerre, le métier un exercice de la violence, la maison un fortin, et la femme une prise, jetée en travers du cheval et emportée.”
Sans les parties “roman”, nous aurions l’impression de nous faire écraser sous de grandes vérités, des maximes et des interprétations indiscutables de la société française actuelle, symbole d’un moralisme barbant au plus haut point. Mais Alexis Jenni pallie à ça : nous comprenons le monde actuel en regardant le passé, en montrant que ces idées ne viennent pas de nul part mais de l’Histoire. La société est marquée par elle, et c’est en observant les horreurs de la guerre que nous voyons différemment le présent, la manière de penser qui change ou ne change pas (du moins pas vraiment), le malaise social, la survivance de la pensée raciale, notre trouble face à l’attitude des autorités… L’auteur, en créant ce personnage à la vision critique et décalée de notre société, a conscience de pouvoir choquer. Il en joue pour nous montrer les choses d’un autre point de vue. C’est parfois extrême et très critiquable, voire faux, mais cela nous fait réagir et réfléchir.
Honnête également est cette manière de parler de l’écriture dans le roman lui même. Mettre le narrateur au grand jour permet à l’auteur d’évoquer la narration, la manière dont se construit le récit, le travail de la langue. Ici, c’est même un jeu : le narrateur se dit mauvais, et il affirme la supériorité de la peinture et du cinéma à plusieurs reprises, sans exclure de la remettre en cause plus tard. Pourtant, les mots disent l’indicible, ils rendent compte d’une réalité intraduisible sans eux. Le cinéma n’a pas (encore) su la montrer. Les limites de la langue sont évoquées (“Le silence se fit. Cela avait duré quelques secondes, le temps de descendre une pente en courant. Le dire est déjà le dilater”), mais aussi sa richesse : c’est dans la langue que le narrateur affirme une unité (“Elle est merveilleuse cette expression qui dit : nous nous comprenons. Elle décrit un entrelacement intime où chacun est une partie de l’autre, figure impossible à représenter mais qui est évidente du point de vue du langage : nous sommes entrelacés par la compréhension intime de la langue”).
C’est parfois un peu fade, monotone ou simplement ennuyeux, mais l’impression d’ensemble n’est pas celle là. Ce roman est complexe, par bien des côtés inaccessible, les idées s’enchâssent les unes dans les autres sans que nous y comprenions grand chose, le véritable lien entre présent et passé n’est qu’une impression qui s’installe très lentement au fil de la lecture, les récits qui nous sont fait sont longs, ils balaient tout un pan de non-dits qui s’explicitent dans la langue d’Alexis Jenni, racontent des années de guerre, les commentaires dressent un tableau très large de la société actuelle sous la forme de pensées d’un narrateur, il y a souvent des longueurs à n’en plus savoir que faire… Tout cela rend la lecture de ce roman ardue, pénible, lassante, mais c’est également ce qui lui donne toute sa valeur.
L’Art français de la guerre
d’Alexis Jenni
ed Gallimard
18 Août 2011
Publié dans du vrac
21 Commentaires
Bilan 2011
Un rapide billet pour vous annoncer deux ou trois choses.
Tout d’abord, j’ai raté l’anniversaire de mon blog. C’était le 21 novembre, et je viens tout juste de m’en rendre compte. Ce n’est pas bien grave, il n’a pas l’air de m’en vouloir beaucoup, et je vous promets qu’il y en aura beaucoup d’autres, des anniversaires, que je serais bien capable d’oublier, d’ailleurs. Le temps passe vite sur la blogosphère. J’ai rencontré beaucoup de personnes, j’apprécie d’échanger régulièrement avec quelques-unes d’entre elles, et pour mes autres visiteurs avec qui j’échange moins, ce n’est pas par manque d’envie, n’en doutez pas, mais plutôt par manque de temps.
Ce n’est pas tout ça, mais nous sommes le 28 décembre, mon blog à plus de deux ans, et l’année écoulée ne compte pas pour du beurre, même si j’ai oublié l’anniversaire de ce blog qui me suit partout. Il est temps de faire un petit bilan de cette année, en quelques mots et quelques chiffres, je ne vous embête pas avec ça.
2011, c’est donc 59 lectures, beaucoup moins que l’année 2010, où j’en comptabilisais 77. Il faut dire que depuis la rentrée, mon rythme de lectures s’est beaucoup réduit, de même que mon activité bloguesque. Je n’ai plus beaucoup de temps pour lire les livres que je partage ici, et on peut dire que je lis maintenant environ deux livres par mois. Tout ça à cause des études…
Je ne désespère pas pour 2012 de reprendre un rythme plus régulier et plus dans mes habitudes. J’ai l’impression de m’être adaptée à la prépa, et peut-être que maintenant que cela est fait, je vais pouvoir lire pour le plaisir un peu plus. Nous verrons.
Quoi d’autre en 2011 ? Quelques échanges, rencontres, festivals :
- Le Salon du Livre à Paris en Mars, que je ne referai plus avant un petit moment, sauf circonstances spéciales. Trop de monde, manque d’unité, auteurs surmenés par les demandes de dédicace ou bien totalement invisibles aux yeux des lecteurs, pas d’espace de liberté, et une ambiance avec laquelle je ne croche pas tout à fait. J’étais tout de même heureuse d’y croiser Valérie du blog Val aime les livres, et de (re)voir certains auteurs.
- De nouveau, le festival Etonnants Voyageurs de St Malo. Rencontres, échanges, débats sympathiques. Je crois que je vais m’abonner à ce festival ! Dans tous cas, j’ai prévu d’y retourner en 2012.
- Une rencontre avec Carole Martinez et Véronique Ovaldé en Septembre aux Champs Libres de Rennes, suivie d’une autre en décembre avec le lauréat du Goncourt Alexis Jenni (je suis en train de lire son Art français de la guerre), celle du Goncourt des Lycéens Carole Martinez et les académiciens Goncourt Didier Decoin et Edmonde Charles-Roux. Un vrai plaisir que je ne manquerai pas de renouveler plusieurs fois en 2012.
Et on ne termine pas l’année sans une traditionnelle liste de coups de coeur.
Le coup de coeur BD :
Le trop grand vide d’Alphone Tabouret, de Sibillyne, Capucine et Jérôme d’Aviau. 
Les récits qui m’ont coupé le souffle par la force de leur écriture et de leur intrigue :
Les Petits de Frédérique Clémençon (recueil de nouvelles)
Sukkwan Island de David Vann (roman)
L’alcool et la nostalgie de Mathias Enard (roman)
Les romans qui m’ont montré des auteurs qui se renouvellent sans briser la magie de leur plume ou de leur univers :
Du Domaine des Murmures de Carole Martinez
Les Hommes Sirènes de Fabienne Juhel
Retour à Killybegs de Sorj Chalandon
Mes belles découvertes :
Anne Percin, son univers jeunesse avec Point de côté comme son univers “adulte” avec Le Premier Eté
Dany Lafferière avec L’énigme du retour
Ma réconciliation avec une auteur dont je n’avais pas aimé la découverte :
Jakuta Alikavazovic dont je recommande Histoires contre nature
Quelques titres étrangers qui m’ont séduits :
La Vie très privée de Mr Sim de Jonathan Coe
Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro
Les romans sensibles, fantaisistes et bien écrits :
Métamorphose en bord de ciel de Mathias Malzieu
Des Vies d’oiseaux de Véronique Ovaldé
Belle fin d’année à tous et à l’année prochaine pour de nouvelles lectures, de nouveaux échanges et de nouvelles rencontres !
Publié dans du vrac
28 Commentaires
Le Premier Eté, d’Anne Percin
13/14
Remords et nostalgie
Quand deux soeurs qui se sont écartées l’une de l’autre au fil des années se retrouvent à vider la maison de leurs grands-parents décédés un été, c’est le temps des souvenirs. On se débarrasse pourtant, on jette, vide, nettoie pour ne plus se rappeler. Mais l’endroit est resté le même, et Catherine est submergé par les souvenirs d’un été bien particulier, celui de ces seize ans, dès la première page (la vision d’une croix avec quelques fleurs le long d’une route, “un lieu, une borne, un espace délimité pour fixer le souvenir du drame qui s’est joué là, il y a quinze ans”, p10). Pour expliquer la culpabilité qui la ronge depuis tout ce temps, Catherine va raconter à sa soeur aînée cet été là, comme si celle-ci ne l’avait pas vécu avec elle, ce dernier été passé ensemble.
Bien que le malaise soit posé dès la première page, Anne Percin nous emporte ailleurs, dans les lieux de nos enfances. Le village des grands-parents, la chambre partagée avec la soeur, la chaleur de l’été, les hits des années 1980, la mode des pantalons Naf Naf, les premiers amours… L’auteur semble se rappeler avec précision les sentiments que l’on ressent à cet âge là dans cet univers là. Les scènes sont d’une beauté passée, voilée par ce malaise que la narratrice porte en elle et dont tout le récit qu’elle fait à sa soeur est imbibé, comme s’il n’était raconté que dans le but d’enfin dévoilé la vérité pour s’en émanciper.
La dimension nostalgique n’est cependant pas à gommer de notre lecture. Elle est présente au fil des pages, la narratrice pose son regard d’adulte sur son adolescence, les moments passés chez ses grands-parents en compagnie de sa lecture d’été, Le Grand Meaulnes, et nous sommes emportés avec elle vers cet autre temps. D’un autre côté, c’est le récit de la fin de ce temps qu’elle nous fait, à la fin de cet été là la relation des deux soeurs va commencer à s’étioler, elles ne vont plus passer leurs étés ensemble et Catherine ne sera plus jamais la même.
Le malaise va peu à peu se développer et s’éclaircir au fil du récit, mais une fois sa cause identifiée, il ne sera pas moins grand ou moins dur. La narratrice n’en sera pas libérée, et le narrateur ne fera que mieux le comprendre. Les années de silence, de remords, qui nous rongeaient comme ils rongeaient la narratrice, se ressentent jusqu’au bout du récit. Elles sont là, bien présentes dans cette libération des mots, cet aveu fait à sa soeur “l’Angélique”, ce “tu” auquel Catherine s’adresse dans un long monologue qui nous happe comme doit être happée la destinatrice fictive, qui s’efface elle-même au fil du récit pour laisser place à son double de jeunesse.Ce n’est plus qu’une deuxième personne qui pourrait tout aussi bien le lecteur, s’il avait vécu lui aussi cet été bien particulier.
Ce n’est pourtant pas le mystérieux malaise posé au début du récit et amplifié dans la suite qui nous tient tout au long de la lecture. Cette appréhension du drame adolescent, de cet évènement qui a bouleversé la narratrice depuis, est porté par l’écriture d’Anne Percin. Comme dans ses romans jeunesse, l’écrivain écrit d’une manière très sensible. Des phrases nominales, des images simples, saisies comme des instantanés un peu jaunis par le temps, un appel à tous les sens pour que l’émotion soit présente naturellement…
“Dans le terrain vague s’élevaient des chandelles jaunes, du colza ou de la moutarde jetés là par le vent et qui avaient germé. Et puis des ombelles blanches tendues comme des parasols : carotte, ciguë, grande berce. Je cherchais partout à repérer les feuilles glauques du chanvre, leur découpe fine qui leur donne une élégance naturelle, un peu distinguée, curieuse. [...] Je me souviens des abeilles bourdonnant autour des fleurs, d’un ciel bas comme un couvercle mauve, un ciel de pluie malgré la chaleur.” (p134)
L’écriture vibre et nous fait vibrer des visions enfantines, des émois adolescents et du regard d’adulte sensible et censé sur eux. Derrière la dimension très sensuelle, sensitive, de la plume d’Anne Percin, l’émotion se révèle.
Un roman beau et sensible sur le sujet a priori banal des premiers amours adolescents, qui évoque avec beaucoup de finesse et d’émotion cet état d’entre deux âges dans lequel peuvent se jouer bien plus que des histoires de coeur. Ou peut-être que ne se joue que ça, finalement, mais sans négliger la réalité de cette expression, le poids que peut représenter le regard des autres sur celles-ci, les fins tragiques, les incompréhensions, les difficultés et, parfois, les lourds remords.
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Ce livre a été une lecture commune avec Anne du blog Des Mots et des Notes, son très beau billet est par là.

Le Premier Eté
d’Anne Percin
ed du Rouergue
24 Août 2011
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Découvrez également l’univers d’Anne Percin dans ses romans jeunesse.
Je parle de l’un d’eux, par là
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PS : je propose de faire voyager ce livre pour toute personne que je connais un minimum, c’est-à-dire qui a déjà laissé au moins un commentaire sur mon blog. Inscrivez-vous par mail ou en commentaire !
Vie et opinions de Maf le chien et de son amie Marilyn Monroe, d’Andrew O’Hagan
Fantaisie d’un chien érudit
Marilyn Monroe a eu un chien vers la fin de sa vie. Vous le saviez ? Peut-être l’avez vous aperçu sur certaines photos : la star l’emmenait partout avec elle. Pour aborder ce personnage mythique de Marilyn, l’écrivain Andrew O’Hagan a eu l’idée d’imaginer la vie de son compagnon fidèle. C’est ainsi un morceau de vie de la star, l’un des plus torturés à notre connaissance, que nous découvrons à travers le personnage de Mafia Honey, dit Maf.
L’auteur nous offre ainsi une vision intime, celle de son compagnon fidèle, de la star étincelante des années 1960. Il semble qu’il n’est ainsi pas cherché à donner une analyse de la personnalité de Marilyn Monroe, ni de sa fin tragique (Maf rentre dans la vie de Marilyn lors des deux dernières années de la vie de sa maîtresse), mais plutôt à nous la montrer sous toutes ses facettes pour finalement laisser le lecteur apercevoir une personne fragile, pleine de sensibilité, de faces cachées et d’espoirs trahis.
Notre narrateur chien ne s’abstient pourtant pas de réflexion sur le monde des humains, mais sur sa « compagne prédestinée », il ne porte pas de jugement, partage juste les dernières années de sa vie : la rupture avec le dramaturge Arthur Miller, la psychanalyse, les doutes et angoisses, Kennedy, cocktails à répétition, médicaments, bonheur enfantin… Tous les éléments sont vrais, et pourtant le familier de la star ne les interprètent pas comme tous les hommes le font sur la vie de sa maîtresse.
A l’inverse, Maf est très critique avec la société humaine. Observateur du théâtre humain, il a un avis sur tout, persuadé de savoir beaucoup de choses sur la philosophie, la psychanalyse, la littérature, les arts et bien sûr sur la vie de ses semblables et de leurs maîtres. Il découvrira auprès de Marilyn que la réalité est bien plus complexe, mais nous amuse dès le début du récit avec des références nombreuses aux philosophes, psychanalystes, hommes de lettres, artistes, etc. Freud, Descartes, Aristote, Tolstoï, Yeats, Lucrèce, Térence : Maf en sait long sur les grands penseurs de l’humanité, et n’hésite pas à digresser (un caractère particulièrement canin selon lui, très représentatif de leur capacité réflexive) sur eux.
L’univers des personnes influentes dans lequel évolue Marilyn, la situation politique, les philosophes qui ont osé considéré l’animal comme inférieur à l’homme, la vacuité de l’apparence, les apparences elles-même : pour notre narrateur, tout est sujet à critique, surtout avec son point de vue extérieur au monde humain et à la fois assez proche de celui-ci pour l’observer en détail. Notre bichon blanc est ainsi d’une fine intelligence, très érudit. Curieux de tout, il est bavard avec ceux qui le comprennent, chiens, chats et autres animaux, alors il apprend toujours plus. La fable animalière est ici un hymne à la connaissance, l’esprit critique, la distance pour mieux observer.
Andrew O’Hagan créé également toute une culture canine, avec une destination de rêve comme le Mexique, des idoles et des critiques de la vision humaine sur l’animal. Ce point de vue imaginé d’un animal sur les hommes est rempli de fantaisie, on s’amuse du point de vue du narrateur sur toute chose et de son attachement sincère à sa maîtresse. Pas seulement jeu, le choix de l’écrivain de choisir un animal proche des hommes et de lui offrir une fine connaissance d’eux est une manière pour lui d’aborder les hommes, le milieu social dans lequel évolue Marilyn dans les années 1960, les relations entre eux, avec un regard ironique et pourtant attaché à ce monde d’arrogants humains.
Vie et Opinions de Maf le chien et de son amie Marilyn Monroe est ainsi un petit bonheur de lecture, agréable à lire, rempli d’humour et de fantaisie dans une histoire qui n’avait rien pour l’être. Andrew O’Hagan a su allié légèreté et érudition pour porter un regard complexe sur le monde, vu depuis le regard d’un chien. Une plume légère, drôle et pleine d’inventivité. Sympathique.

Vie et opinions de Maf le chien et de son amie Marilyn Monroe
d’Andrew O’Hagan
ed Christian Bourgeois
19 août 2010
poche : ed Points
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Merci à Libfly et aux éditions Points
pour ce livre reçu dans le cadre de l’opération

Désolations de David Vann
12/14
Construction et destruction
Après Sukkwan Island, révélation étrangère de l’année 2010, l’écrivain américain David Vann revient avec Désolations, son second roman.
Dès les premières pages, nous sommes saisis par les similitudes avec le précédent roman. Tout d’un coup, la peur de voir une recette renouvelée, rien de plus, nous prend. Cette crainte nous reprendra tout le long de notre lecture, repérant ça et là les correspondances au sein de la situation dans laquelle sont plongés les personnages, et leurs réactions face à elle. Quand Gary décide de s’installer sur une île du lac au bord duquel il a toujours vécu avec sa femme Irène, le doute s’installe en nous. Pour l’un, c’est le rêve de toute une vie, pour l’autre, une peur terrible. Car Irène doit suivre son mari, plongé dans la détresse de la solitude et de l’inutilité, maintenant qu’elle est à la retraite et que ses enfants sont adultes. Gary et elle n’ont plus de “centre d’intérêt commun”, et la cabane est une ultime tentative pour sauver leur mariage aux yeux d’Irène, qui va pourtant construire la cabane sur Caribou Island à reculons.
Comme dans Sukkwan Island, la nature est un danger, une menace. Elle confronte les deux personnages, les met à l’épreuve, les dissocie. C’est la crise du couple qui est au coeur de Désolations. La communication, la rancœur, les regrets, la haine invisible. Dans la dureté de la nature et l’isolement de l’île, tout se révèle, peu importe la force que les personnages peuvent mettre à se mentir à eux-même et à l’autre. Les frontières tombent.
Comme dans Sukkwan Island, l’ensemble repose sur des non-dits et des personnages qui ne jouent jamais le rôle qu’ils se donnent. Gary n’a pas les capacités pour construire une cabane vivable, il “[improvise] au fur et à mesure”. Ses pensées, nous n’y pénètreront pas avant la fin du récit, mais les yeux d’Irène nous montre l’incapacité de son mari à réaliser son rêve. La fin qui arrive petit à petit est tout aussi attendue et surprenante que “l’évènement” de Sukkwan Island.
Au-delà, tout est différent. Ce n’est plus dans l’histoire d’un père et d’un fils que nous plonge David Vann, mais dans celle de toute une famille à un moment critique de son existence, alors que les enfants ont quitté la maison, que les parents sont jeunes retraités, et que la question de ce qui unit encore le couple se pose. En face, les enfants devenus jeunes adultes affirment rêves, indépendance, critiques et amour pour leurs parents. Le personnage de Rhoda, qui aspire à la vie la plus banale possible après son enfance auprès de ses parents originaux, est ainsi un personnage fort, amené à évoluer et jouer un rôle de plus en plus important au cours du récit. Mark est quant à lui un éternel adolescent, vivant au jour le jour, fumant de la marijuana tant qu’il peut et se complaisant dans la facilité et l’idiotie. On se demande, comme sa soeur Rhoda le fait, s’il évoluera un jour vers l’âge adulte.
L’histoire que David Vann nous offre est ainsi celle de différents couples qui composent et gravitent autour de la famille. Ils sont plongés dans une crise perpétuelle, bercé par des aveuglements, de vains espoirs et d’opposition entre les êtres qui le composent. Même la complémentarité de deux êtres ne tient pas face aux épreuves de la vie, aux rencontres que l’on fait et à l’humanité qui part à la dérive.
La nature elle-même n’agit pas de la même façon. Lac de glace qui bloque la communication, tempête déchaînée, glacier proche et inaccessible, vecteur de vie et de folie. A la fois semblable et différente de celle de Sukkwan Island, tout aussi belle et dangereuse, elle va confronter les personnages l’un contre l’autre. La promiscuité qu’elle établit entre Irène et Gary va être à la fois étouffante et pleine de froideur.
Alors oui, Désolations ressemble en bien des points à Sukkwan Island, les deux récits possèdent cette force de montrer une nature à la fois dure et belle tout en abordant les réactions humaines face à elle, la crise à l’oeuvre entre les hommes lorsque que ceux-ci sont confrontés l’un à l’autre dans l’isolement. Mais le talent de l’auteur est là : sa plume approche d’une manière fine l’Humanité écorchée, la réalité inexorable de l’homme confronté à lui-même, et il nous emporte dans son récit sans que l’on puisse s’en détacher, attendant l’inacceptable au côté des personnages et en eux. Désolations, tout comme Sukkwan Island, est un récit d’une très grande force : dur, complexe, dérangeant, honnête. Une deuxième réussite.
Désolations
de David Vann
ed Gallmeister
25 Août 2011
.
Merci à PriceMinister et aux éditions Gallimard pour ce livre reçu dans le cadre de l’opération










