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"La lecture est une amitié" (Proust)
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No man’s land, de Loïc Le Pallec

Human Robots

Nous sommes dans un monde futuriste dans lequel les hommes ont disparu suite à une guerre atomique. Seuls quelques robots ont survécu et, poussés par une sorte d’instinct (ou plutôt un programme informatique indécelable), se sont réunis dans une ville en ruines au milieu des Etats-Unis. Chacun apporte ses capacités à la communauté de survivants qui, avec l’anéantissement complet de l’humanité, semblent avoir gagné une conscience d’eux-même. Ils viennent en quelque sorte prendre la place des hommes, mais dans un monde complètement mort, complètement radioactif et sans aucune trace de vie.

Loïc Le Pallec offre ici le récit de la naissance d’une civilisation robotique qui se construit sur les restes d’une autre, celle des humains, se servant de leurs concepteurs comme des modèles à suivre ou ne pas suivre. Est menée dans ce récit toute une réflexion sur ce qui fonde l’humanité : la culture, la sensibilité, la conscience de soi, l’individualisme, la connaissance, Dieu, etc. Ce raisonnement est notamment mené par Archi, narrateur de ce récit et anciennement robot de bibliothèque, une sorte de dictionnaire encyclopédique qui, doué de conscience, se met à écrire leur histoire sous la forme d’un journal.

Au fil des arrivées et des découvertes, les robots comprennent peu à peu leur raison d’être et développe leur ville, jusqu’à y réintroduire la politique, la santé, l’éducation, l’art, et même la nature ! Pourtant, ce qui vient peu à peu prendre une place grandissante dans l’esprit d’Archi n’est rien de tout ça. Contre toute attente, c’est le sentiment qui semble définir les robots dans leur nouvelle humanité, ce qui les rend d’autant plus attachants à nos yeux. On partage leurs doutes, leurs hésitations et leur désemparement face à cette vague d’émotion qui les touche tout d’un coup, qui nous touche tous, personnages et lecteurs.

Ainsi, ne pensez pas cependant que ce récit n’est que réflexion et raisonnement sur le concept de civilisation, d’humanité et d’intelligence, car il peut tout aussi bien être vu comme un roman d’initiation. Nous sommes face à des personnages qui se cherchent et s’inventent, voire se réinventent, au fil des pages. Nous les suivons sans hésiter dans leur quête d’eux-même, car c’est aussi la nôtre. C’est celle de tout être doué de conscience qui se pose la question de la détermination et de l’indépendance, du libre-arbitre et de la volonté supérieure.

L’écriture, elle aussi, se cherche. Le dictionnaire hésite sur les mots : vocabulaire désignant l’humanité, ou alors termes techniques de robotiques ? A plusieurs reprises, il recherche dans sa mémoire encyclopédique le synonyme le plus adapté à sa situation, parfois sans réussir à choisir.

Texte intelligent, No man’s land est aussi, à l’instar de ses personnages, plein d’inventivité, d’humour et d’humanité. Un roman jeunesse à recommander !

No man’s land

de Loïc Le Pallec

ed Sarbacane, coll. Exprim’

28 août 2013

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Je suis sa fille, de Benoît Minville

Un road-trip mortel !

Lorsque Joan apprend que son père est dans un état critique à l’hôpital suite à un geste désespéré pour combler ses dettes, le braquage d’une banque vite arrêté violemment par la police qui pensait le braqueur improvisé armé, c’est d’abord la peur de le perdre qui prend le dessus, mais très la rage surgit et vient tout recouvrir. Avant, son père travaillait dans une grosse entreprise de finances, mais le stress du travail et la dépression l’ont éjecté de son poste. La banque, c’était un acte désespéré, et maintenant les conséquences de celui-ci menacent Joan de sombrer dans le désespoir. Sa survie tiendra par la haine qu’elle cherchera à diriger contre "le grand patron" de son père, véritable personnification du Grand Capital, pour elle responsable de la situation.

Hugo l’accompagne et la supporte dans sa quête de justice et sa lutte contre l’insensée réalité d’un père au bord de la mort. Ensemble, ils partent pour un road-trip ébouriffant de Paris à Nice. Ce n’est pas du direct par l’autoroute, et d’étapes en étapes Joan est censé prendre le dessus et trouver le courage de s’accomplir. Mais d’aléas en rencontres et de rencontres en aléas, si la vie reprenait le dessus ?

Je suis sa fille traite ainsi avant de l’amour filial d’une fille pour son père. Il donne à voir un lien fort et unique qui, lorsqu’il est menacé de destruction par le destin, plonge la jeune fille dans une panique, un désespoir et une rage folle. C’est aussi la crise économique, le sentiment pour la jeunesse d’être la mauvaise génération, celle qui voit ses parents vivre de moins en moins bien et se dit qu’elle vivra encore moins bien qu’eux, celle qui voudrait lutter contre ça mais à qui on a appris que rien ne pouvait être fait et que l’action violente est impensable. Je suis sa fille est une reprise de pouvoir sur le capitalisme et un hymne à l’opposition mais amène à poser la question, tant chez le personnage que chez le lecteur, des moyens de lutte et des personnes contre qui diriger sa haine d’un système tout puissant et sans visage, le capitalisme. Paradoxe du roman : celui-ci est partout, dans la voiture de luxe "emprunté" au grand-frère d’Hugo, dans la carte bleue à son nom utilisée fréquemment, dans la ville à atteindre elle-même, Nice se présentant comme le lieu de villégiature des riches…

Toujours dans sa veine didactique qui me paraissait moins vivace auparavant (impression de la lectrice ou évolution de la ligne éditoriale ?), la collection Exprim’ de chez Sarbacane vient nous offrir un nouveau roman qui réussit à être à la fois rafraîchissant et pesant, léger et terriblement sérieux, récit d’un échec et pourtant réussite romanesque. Si le roman de Benoît Minville se fait parfois un brin fantaisiste (heureux hasards, fil logique d’un road-trip, rencontres et retrouvailles pour le moins inopinées et renversantes, rebondissements à gogo, épreuves à surmonter comme la douceur de la vie ou le goût de la liberté qui se dressent sur le chemin de la vengeance de Joan…), il sonne surtout très vrai, comme un écho à la détresse de la nouvelle génération qui se voit enchaîné à un monde capitaliste qui a toute la maîtrise sur lui et ne vient lui apporter que des miettes des ressources mondiales, quand il veut bien.

Si je ne suis pas d’accord avec tout l’appareil didactique du roman, que je trouve un brin trop poussé vers la non-violence et pas très optimiste, il reste que Je suis sa fille offre une galerie de personnages déchaînés et un voyage détonant qui alternent les lieux les plus perdus de France et les lieux emblématiques (tel Paris ou Nice, les points de départ et d’arrivée) pour des rencontres et des évènements presque "clichés" mais tous aussi surprenants dans le contexte d’un parcours pour assassiner quelqu’un. Un roman à conseiller à ceux qui seraient intrigués par ce synopsis, cet effet de décalage entre les évènements et l’objectif final, les paradoxes des personnages principaux et toutes les histoires annexes qui peu à peu deviennent le cœur du roman…

Je suis sa fille

de Benoît Minville

ed Sarbacane, coll. Exprim’

4 septembre 2013

PS : wordpress ne veut plus me laisser insérer des images, désolée pour le manque…

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Les Evaporés, de Thomas B. Reverdy

Fragments d’une vie de revenants sans retour

Il est rare dans un roman de rencontrer des personnages sans réelle existence. Les "évaporés" de Thomas B. Reverdy sont pourtant de cette trempe. Dans le Japon du lendemain de la catastrophe de Fukushima, l’auteur nous emporte sur les traces d’un "johatsu", ces hommes qui disparaissent de leur propre vie, laissant derrière eux famille, amis, dettes, honte, soucis… Avec le déshonneur que cette fuite sans retour possible jette sur sa famille, "l’évaporé" n’est plus évoqué, c’est comme s’il n’existait pas, et s’efface encore un peu plus dans l’absence et le vide.

La famille de Kazehiro ne s’y résout pourtant pas. L’incompréhension de sa fille face à cette évaporation soudaine l’entraîne à revenir au Japon, pays qu’elle avait quitté depuis des années pour tenter sa chance aux Etats-Unis. Elle emmène avec elle Richard B., un ancien amant américain à la fois détective et poète. Pour elle, c’est un retour au pays natal duquel elle se sent comme évaporée, déconnectée, absente. Le sentiment que ce n’est plus son pays et que celui-ci ne la considère plus comme une de ses habitantes est omniprésent en elle.

L’enquête, sur les traces de ce père presque jamais nommé, à peine évoqué et pourtant central, commence d’abord auprès de son épouse, devenue une revenante dans la maison familiale vidée des êtres qui y ont vécu. Autour d’elle, et dans le cercle de ses collègues, personne ne sait rien, aucune esquisse d’explication n’émerge. Richard B., plongé dans un monde dans lequel il est considéré comme un éternel "gaijin", au même titre que tous les étrangers vivant au Japon, n’avance pas dans son enquête, ne comprenant jamais complètement les concepts japonais, ni même la langue.

C’est donc seulement le roman qui a la possibilité de nous emporter sur les traces de cet évaporé. Thomas B. Reverdy, en s’emparant de ce matériau romanesque ignoré, tabou dans le monde japonais et qui en même temps se développe exponentiellement suite à la catastrophe de Fukushima et ses conséquences financières sur les populations japonaises, choisit de ne pas le restreindre à sa dimension fatale : il donne à notre johatsu la possibilité de lutter, de rechercher le sens de son évaporation et même de se réinventer. Si Kazehiro disparaît dès la première page, c’est uniquement pour laisser place à Kaze, un homme bafoué en recherche de compréhension et d’apaisement.

Un autre personnage, très attachant, apparaît presque par hasard à ses côtés. Il s’agit d’Akainu, un "survivant" de la catastrophe qui a fui la destruction pour préférer la rue de Tokyo malgré toutes les menaces qui y rôdent. Son histoire personnelle se dessine peu à peu, et l’émotion surgit à chaque fragment du présent ou du passé découvert. Le duo qu’il forme avec Kaze l’amène à retourner sur un passé douloureux qu’il a refoulé, lui préférant l’ignorance quant à la survivance ou non de tout ce qui lui était cher.

A travers le duo ainsi formé, le roman vient éclairer le monde des évaporés et des invisibles du Japon, des hommes réduits à la misère, au travail journalier sur la zone décimée de la catastrophe. Ils ne pourraient qu’attendre leur mort, voire la provoquer, mais l’histoire s’arrêterait et l’espoir disparaîtrait. Kaze est un exemple de renaissance au milieu d’un désespoir général.

A travers le jeu des points de vue et les nombreux personnages qui égayent ce texte, c’est ainsi un roman entre noirceur et lumière qui vient réveler un pays en crise, des hommes exploités, des vies détruites, la fin d’une période florissante et le début d’une autre sombre et incertaine, le règne d’une économie abusivement capitaliste, mais aussi l’espoir que l’on puisse se battre contre lui, au Japon comme ailleurs. Si l’évaporation menace tous nos personnages, la réapparition, jamais à l’identique et toujours partielle, est une possibilité qui vient éclairer le tableau d’un monde en détresse.

Sans grandiloquence ni moralisme, Thomas B. Reverdy offre ainsi un roman infiniment beau, à la fois sensible et poétique, qui nous emporte au coeur des êtres qu’il a inventé. Sous des apparences de roman policier où chacun est à la recherche d’un autre, le romancier nous montre des personnages qui se retrouvent eux-même après s’être profondément perdus. Un texte à découvrir aux éditions Flammarion.

Les Evaporés

de Thomas B. Reverdy

ed Flammarion

Août 2013

(Livre reçu en partenariat avec Babelio)

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Glaz ! le magazine gratuit

Petite annonce pour faire découvrir la revue d’écriture et de culture créée par une amie blogueuse, Gwenaelle de Skriban. Ca s’appelle "Glaz", comme cette couleur bretonne indéfinissable, cet aperçu sensitif et culturel si unique et peu connu, et ça parle insomnie, surprise, écriture, lecture, blog, culture, etc.

C’est gratuit, collaboratif et 100% disponible sur internet en suivant ce lien :

http://issuu.com/gwen29/docs/glaz_n___1_automne_2013 !

Bonne lecture !

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