Le Roi n’a pas sommeil, de Cécile Coulon

Une tragédie américaine

Auteur remarquée lors de cette petite rentrée de janvier, Cécile Coulon nous offre effectivement un roman intense avec Le Roi n’a pas sommeil. Avec elle, on ne sait pas trop s’il faut dire "seulement son deuxième roman" (la langue y est riche, l’écriture maîtrisée et le regard pointu), ou bien "déjà" (du haut de ses vingt-et-un ans, la jeune blonde pétillante surprend, étonne, éblouit).

Il faut dire que Le Roi n’a pas sommeil n’est pas le roman que nous pourrions attendre d’une si jeune écrivaine : il nous plonge dans l’Amérique rurale des années 1930 pour nous raconter le destin de Thomas, un jeune homme dont la vie sera brisée au moment où tout lui souriait. Sous des airs de tragédie grecque, on assiste à une destruction progressive, dont nous espérons toujours voir le personnage sortir et accepter le bonheur qui lui est offert tout en sachant qu’il ne le fera pas. Nous sommes loin des productions des "bébécrivains" branchés qui vont nous emmener dans leur monde, celui de la publicité, de la mode et du consumérisme. Pas de "trash", seulement du tragique. Pas d’égocentrisme, seulement une très grande sensibilité. Pas de tableau du monde contemporain, mais une vision de la jeunesse.

Avec une obsession de la métaphore et une attention aux sensations, une sorte de poésie qui envahit le roman noir, Cécile Coulon nous offre ce récit à la construction en flash-back non pas maladroite mais étonnamment discrète. La scène du prologue, dans laquelle nous assistons à l’arrestation d’un fils et à la folle douleur d’une mère, devient une ombre qui plane sur tout le reste du roman, l’ombre du père disparu sur le fils. Nous découvrons que le destin n’existe pas dans ce lieu imaginaire, presque irréel dans son décalage spatial et temporel, tout comme il n’existe peut-être pas plus dans la réalité, mais que l’esprit d’un lieu (son passé, son présent, ses habitants, leur état d’esprit et leurs relations, son ouverture…) envahit ceux qui y vivent jusqu’à les perdre. Nous ne comprenons pas bien le phénomène, ne savons pas vraiment à quoi attribuer le malheur de Thomas, et cette part de mystère insondable est une richesse de plus au livre de Cécile Coulon : elle évite ainsi de répondre aux questions et de faire de son roman noir un roman d’analyse un peu prétentieux. Aux lecteurs d’imaginer s’ils le souhaitent, même si avant tout nous percevons la tragédie qui règne sur la vie.

On pourra toujours regretter des personnages secondaires un peu fantomatiques au delà de la mère et du fils, parfois même un peu artificiels (le pendant exact de Thomas dans la figure du meilleur ami ou l’adjuvant impuissant en la figure du médecin familial, par exemple) ou encore une trop grande brièveté, Le Roi n’a pas sommeil est un roman frappant de par le sentiment de malaise qu’il installe dans notre ventre en cours de lecture, cette impression de détermination, de malédiction. Chaque page est soumise à ce malaise qui se distille dans les perceptions des personnages, parfois emportées par l’alcool, avant d’envahir l’esprit du lecteur, lui-même sous l’influence du monde qui l’entoure, touché et parfois brisé par lui. La brièveté et la part d’ombre qui règne sur chaque personnage deviennent ainsi des piliers à la force de ce récit intense et dur.

Vingt-et-un ans ou pas, Cécile Coulon nous impressionne par son texte. Le Roi n’a pas sommeil est un roman noir qui nous plonge au coeur de l’humain, entre espoir et désespoir, sans juger ni même comprendre, mais avec une grande sensibilité et une écriture vive et imagée. Impressionnant.

Le Roi n’a pas sommeil

de Cécile Coulon

ed Viviane Hamy

12 janvier 2012

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À propos de constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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16 réponses à Le Roi n’a pas sommeil, de Cécile Coulon

  1. Gwenaëlle dit :

    Je l’ai terminé aujourd’hui même, ce livre dont on dit le plus grand bien à peu près partout. Je ne participe pas à l’enthousiasme général… Evidemment, vu la jeunesse de l’auteure, l’histoire est maîtrisée, la langue riche. Mais trop de métaphores(qui arrivent parfois comme des cheveux sur la soupe), une trame bien légère à mon goût, des personnages nébuleux… Je l’ai terminé avec un sentiment de déception. Peut-être à force de lire des critiques élogieuses en attendais-je trop?

    • constance93 dit :

      non, je crois qu’il y a un phénomène de buzz sur l’auteur (21 ans, c’est le nouveau prodige).
      comme tu vois, j’émets quelques critiques, discrètes certes car j’ai globalement apprécié et même été impressionnée, mais je comprend que d’autres lecteurs s’y arrêtent et ne soient pas convaincus.
      oui, il y a un usage des métaphores assez abondant. l’auteur elle-même avoue qu’elle se cache derrière car elle n’a pas encore la maturité nécessaire pour s’en passer. les personnages nébuleux, je suis aussi d’accord avec toi, même si j’ai trouvé qu’au delà du "défaut", cela créait une atmosphère particulière.
      je trouve par contre qu’il y a quand même quelque chose avec la trame : à partir d’un fait divers qu’elle imagine, celui du tout début du roman, elle monte une histoire un peu dérangeante.
      je l’ai lu presque sans rien en savoir : je ai vu l’auteur dans la liste des invités du festival EV, lu sa notice biographique et la fiche de son dernier livre sur leur site et directement emprunté celui-ci à la bibliothèque. peut-être que cela à aider à ce que j’en ai un meilleur avis. mais j’ai aussi l’impression que nous nous réfugions derrière cette explication du "j’ai lu trop de critiques élogieuses dessus, j’en attendais trop" pour justifier une lecture différente de celle de la majorité… alors que nous avons parfaitement le droit de ne pas aimer un livre que d’autres ont aimé, et heureusement !

      • Gwenaëlle dit :

        J’assume mon avis mitigé mais il faut dire que parfois, le buzz joue aussi. On lit des billets, on s’imagine forcément quelque chose or ce "quelque chose" peut être très loin du livre réel. Je ne sais pas encore si je ferai un billet dessus… A suivre! Bonne semaine!

  2. Anne dit :

    OMG, je n’ai pas aimé Méfie-vous des enfants sages, emprunté à la bibli en vue de lire celui-ci, très recommandé par mes libraires. Mais J’hésite, j’hésite : pas sûre d’apprécier les qualités que tu cites… et le commentaire de Gwen ne m’encourage pas ! (Au fait, tu as reçu Alabama Moon ?)

    • constance93 dit :

      oui, j’ai reçu Alabama Moon, merci, et désolée de ne pas t’avoir prévenue, j’ai été débordée cette semaine, cela m’est sorti de la tête. mais je le commence la semaine prochaine.
      si tu as peur de ne pas apprécier les qualités que j’y ai trouvé, alors même que j’émets moi-même quelques réserves sur certains points, je te conseillerais d’attendre son prochain : après tout, elle n’a que 21 ans, des autres livres elle en écrira ! ;)

      • Anne dit :

        Trop tard ! J’ai acheté le bouquin sur le conseil de ms libraires… :) Prends ton temps pour Alabama Moon !

        • constance93 dit :

          ben comme ça, tu suivras son évolution ;) et puis des chroniques élogieuses un peu partout + les conseils de tes libraires, je comprend que la tentation était grande. mais je me suis un peu dévergondée, je n’avais pas envie de risquer une déception, alors même qu’il peut très bien te plaire. après tout, nous avons beaucoup de coups de coeur en commun :)

  3. Leiloona dit :

    Oui, le malaise se répand, la toile d’araignée se tisse petit à petit, et l’animal attrapera bien sa proie. Un livre étonnant.

  4. clara dit :

    Quel talent, c’est bluffant!

  5. sophie57 dit :

    je l’ai fini il y a quelques jours, j’espère en faire une chronique bientôt, pour résumer mon sentiment, je dirai que j’ai beaucoup aimé le style, mais pas du tout la trame, vue et revue,pleine de clichés, et surtout je n’y ai pas CRU un seul instant, il n’y a pas eu la moindre identification aux personnages, je n’ai pas été touchée…mais je répète quand même: un grand talent d’écriture…il faudra donc que la demoiselle fasse preuve de davantage de sincérité pour devenir une "grande"…

    • constance93 dit :

      c’est une lecture assez fine, je pense. cela dit, je me demande si les clichés ne sont pas calculés, des sortes de références et de clins d’oeil à la littérature et (beaucoup) au cinéma…
      et puis moi, si, j’ai été touchée par les personnages, même s’ils restent impalpables.
      pour le talent d’écriture (construction, style…), nous sommes assez d’accord, c’est déjà ça ;)

  6. Géraldine dit :

    C’est un livre que je lirai, sans doute pas pour la bonne raison : la curiosité. Car à priori, le sujet et le type d’histoire qu’elle raconte n’est pas ce vers quoi je me précipite habituellement.

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