Mon traître de Sorj Chalandon

Je n’avais pas tout à fait croché avec La Légende de nos Pères, j’ai adoré celui-ci !

Traîtres échos

Mon traître, troisième roman de Sorj Chalandon, est un livre rempli d’échos de traîtrise. Cela sonne mal, mais c’est pourtant ce qui donne au livre toute sa richesse. Car ces échos ne sont pas de simples échos avec la réalité puisqu’ils résonnent avec les sentiments de l’auteur et nos sentiments et la traîtrise n’est pas seulement la nature de ce livre (une fiction est une traître puisqu’elle ressemble à la réalité tout en étant son opposé, non ?) mais surtout son thème. D’ailleurs, c’est ce thème, si bien abordé, qui permet au lecteur de faire le lien entre cette fiction et la réalité : l’histoire de cette trahison, bien que romancée, sort bien du vécu de l’auteur qui, par la construction de son récit, par l’intensité des mots qu’il utilise et par sa façon d’écrire nous fait ressentir ce sentiment qui qu’il a vécu.

Cette histoire, c’est donc celle de Sorj Chalandon, l’auteur, journaliste de l’Humanité qui a couvert le conflit en Irlande du Nord dans les années 70, et de Denis Donaldson, le traître, mais aussi celle d’Antoine, un luthier parisien narrateur de ce récit, et de Tyrone Meehan, le traître du récit. Un jeu d’échos se met en place entre l’histoire réelle, celle du conflit en Irlande du Nord et de la trahison révélée récemment de Denis, et entre la fiction, l’histoire d’un luthier parisien qui se fait adopter par Belfast et trouve un ami et un père en Tyrone avant d’apprendre sa traîtrise et que tout s’effondre. Ainsi, les dates sont modifiées mais les évènements restent réels : Long Kesh, la prison anglaise réservée aux terroristes de l’IRA, et toutes ses grèves (des vêtements, de l’hygiène, de la faim), James Connoly, le martyr irlandais du début du vingtième siècle qui a donné naissance à la République d’Irlande, et Bobby Sands, le martyr des « Troubles », mort de sa grève de la faim avec dix autres irlandais dans l’espoir de recevoir le statut de prisonniers politiques dans le but d’avoir quelques droits, le contexte (la pauvreté des irlandais catholiques, les humiliations des soldats anglais, les atrocités commises au nom de la guerre, la vision de cette guerre en France, la situation actuelle, les grands moments de « troubles »…)… De même, si le narrateur et l’auteur ont un métier différent et n’ont pas le même statut dans leurs sociétés française et irlandaise, ils sont au fond très semblables car ils ont vécu les mêmes choses, notamment ce sentiment, clé de voûte de la réalité comme de la fiction : la trahison. Un jeu d’échos et de distanciation entre les deux êtres se met en place, et le lecteur, presque perdu, finit lui aussi par se laisser porter par les sentiments que livrent ce roman.Cependant, si le lecteur se laisse si bien emporté dans ce tourbillon pourtant prévisible que ressent le narrateur-auteur, c’est bien qu’il y a autre chose.

Cet autre chose repose dans ce cas sur l’écriture, puisque le déroulement de l’histoire est prévisible : dès la première ligne, le narrateur appelle Tyrone Meehan « mon traître ». Cette phrase est « La première fois que j’ai vu mon traître, il m’a appris à pisser », et là, on ne peut s’empêcher de se dire que Sorj Chalandon est très fort pour ses débuts de roman. La surprise ici est que la suite est tout autant fantastique, remplie d’une richesse de la langue rare dans la littérature contemporaine car elle est accessible au lecteur qui la perçoit et la vit. L’écriture relève ainsi d’une certaine oralité, façon d’écrire assez à la mode ces dernières années bien que souvent mal menée. Ici, ce n’est pas le cas. Les répétitions de « Il m’a dit » créent un effet de litanie qui captive le lecteur, les phrases déstructurés une tension palpable mais insaisissable , les expressions étranges telles que « elle souriait triste », « ma colère en larmes », « en silence de tout » ou « j’étais en hiver », inventées de toutes pièces, sont pourtant équivoques, les suites d’interrogations intérieures percutantes  et les phrases sobres sans même un verbe révèlent la pureté des mots et l’authenticité des sentiments qu’ils expriment : les mots et les phrases, brefs, sortent d’une plaie béante, une douleur que l’on cherche à supprimer en la déversant dans des lignes : l’écriture de ce livre est justifiée par son style même.

La construction, assez linéaire sauf quand coupé par un « interrogatoire de Tyrone Meehan » réalisé entre le 16 et le 20 décembre 2006, relève de la simplicité : Sorj Chalandon ne veut sûrement pas ajouter la complexité d’une construction à la difficulté de comprendre cette guerre, ce récit, ce rapport à la réalité et ce sentiment de la trahison. Car c’est bien la trahison qui est au cœur de ce livre. La trahison vécue. La trahison incomprise. La trahison sans réponse. La trahison et l’amitié. La trahison et la destruction. La trahison. Et même si tout commence dans la joie (« il m’a appris à pisser »), la présence de « mon traître » vient nous rappeler qu’elle est là, cette trahison, déjà. Que ce récit est un immense retour en arrière sur la vie entre deux personnes, le narrateur et Tyrone, l’auteur et Denis, car le passé est bouleversé, et il faut le revoir avec « mon traître » partout, et il faut le revoir avec la fiction. Au début, « mon traître » est présent, on ne sait pas pourquoi, on se dit que non, il n’est pas un traître, puis « mon traître » s’efface pour donner la place au seul Tyrone, et après, seulement après (après « Cinq jours, ils l’ont gardé au centre d’interrogatoire de Castlereagh. Et puis ils l’ont relâché, comme ça, sans explications ni charge. Ils l’ont juste relâché » p115), « mon traître » est bien un traître. C’est cette possibilité parmi toutes celle proposées après l’entretien fictif entre le narrateur et Tyrone (fictif car inexistant en Denis et Sorj : Denis a été assassiné avant de rencontrer son ami français)  « le salaud, c’est parfois un gars formidable qui renonce ». La construction illustre cette phrase, ou la phrase explique cette construction : la gars formidable renonce à la page 115 et devient un salaud. Était-il salaud avant de renoncer (d’où l’appellation « mon traître » avant qu’il ne commence à trahir) ? Est-il né traître ? Et être un traître signifie-t-il être  traître en tout ? Traître avec nous, l’ami, le fils, le proche ? Ces questions, Antoine se les pose encore, de même que Sorj Chalandon et nous.

Un livre formidablement émouvant, sans défaut et honnête face à la traîtrise du monde.

Mon Traître

de Sorj Chalandon

éditions Grasset

8 janvier 2008

Extraits :

interrogation sur sa participation dans l’IRA : « Peut-être cet argent aidait à tuer. Et qu’il tuerait. Et que ces hommes qui dormaient dans ma chambre tueraient aussi peut-être. Mais voilà. C’était comme ça. j’étais entré dans cette beauté terrible et c’était sans retour » p84

mort de Booby Sands : « j’ai pris mon violon. (…) j’ai joué The Foggy Down. Doucement, pour moi, pour Bobby, pour un peu de ma rue. (…) Deux enfants se sont assis à mes côtés. (…) J’ai joué comme jamais plus. Dans un théâtre tout exprès. Sous l’orangé des réverbères. Protégé par un rideau de pluie, par la colère des hommes, les prières des femmes et puis ces deux enfants. » p105

découverte traîtrise : « J’ai lu un titre en gras, quelques lignes et je suis tombé. Pas tombé comme on chute. Pas violent ni brusque. Simplement, j’ai tout arrêté. » p135

« Il devait me dire qui me parlait devant le lac noir ? Quel était l’homme qui m’enlaçais ? un traître ne peut pas regarder sa terre comme ça. Un traître ne peut pas aimer sa terre comme ça. » p144

« En relevant sa tête, il a croisé mon regard. (…) Cela faisait 18 jours que j’attendais cet instant. (…) Que serait le regard de Tyrone Meehan ? est-ce qu’on perd son éclat après avoir trahi ? est-ce que les yeux sont plus sombres ? Différents ? Sont-ils recouverts par un voile ? Une crêpe de soie terne ? Reconnaît-on un traître à son regard ? (…) C’était Tyrone Meehan. Un peu plus seul, peut-être… » p172-173

discours imaginaire à Tyrone après dernière rencontre : « Si je suis venu, c’est pour savoir ce que tu pensais vraiment de moi pendant toutes ces années. De moi, Tyrone Meehan/ est-ce-que j’étais vraiment ton ami ? Dis-moi ? Tu m’aimais ? Tu ne m’as pas trahi, moi ? Rassure-moi, Tyrone. Trahir ta femme, ton fils, ton pays, ton honneur, ta liberté, oui, mais pas moi, dis ! Tyrone Meehan ! Tu n’es pas mon traître, n’est-ce-pas ? Dis-moi qu’il nous reste au moins ça ? Dis-le moi, Tyrone Meehan ! » p194

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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17 commentaires pour Mon traître de Sorj Chalandon

  1. cocola dit :

    J’ai très envie de le lire depuis que j’ai entendu son auteur en parler (d’ailleurs j’ai cru comprendre dans un de tes précédents billets que tu l’as rencontré aussi).

    • constance93 dit :

      oui, en effet. il passe beaucoup d’émotion quand il parle de ce livre. c’est ce qui m’a convaincu : je ne comptais pas lire d’autres livres de cet auteur après avoir lu son dernier roman appelé La légende de nos père qui ne m’avait pas du tout séduit.
      je ne regrette pas de m’être laissé tentée.

  2. enna dit :

    moi qui suis une grande « fan » de Chalandon, je te conseille aussi « une promesse »

    • constance93 dit :

      ah ? moi, il m’a dit que c’était celui-là dans lequel il était « le plus difficile de rentrer ». je pensais lire « le petit bonzi » avant…

      • enna dit :

        C’est le seul que je n’ai pas encore lu (et que je vais lire très bientôt!) Pour « une promesse » il ne faut pas trop en savoir avant de le lire, il faut vraiment le découvrir par soi-même, c’est plein de délicatesse, j’ai vraiement beaucoup aimé. « Mon traitre » a aussi été un vrai coup de coeur pour moi lors du Prix de Elle l’année dernière, j’ai adoré l’écriture de Chalandon, que j’ai aimé dans tous les romans que j’ai lu de lui, j’y trouve une forme de poésie…Et même si « la légende de nos pères » m’a moins plue au niveau due l’histoire, j’ai quand même été sous le charme de son style.

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  5. Lyra Sullyvan dit :

    J’ai vraiment envie de le lire, merci de me l’avoir fait découvrir ! 🙂

    • constance93 dit :

      je suis désolé, je ne prête pas ce livre : il est dédicacé. autrement, c’aurait été avec plaisir.
      mais autrement, il est vraiment à lire et je suis contente qu’il te tente 😀

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  8. Nico dit :

    Je n’ai pour ma part pas été ému par ce roman, qui m’a surtout semblé froid et ennuyeux. Froid comme le narrateur, ennuyeux en raison du rythme, et je n’ai pas non plus accroché aux phrases trop courtes. Une déception de mon point de vue, donc.

    • constance93 dit :

      dommage…
      c’est vrai que le style de Chalandon est particulier et je comprends que tout le monde n’y soit pas sensible. surtout que le rythme peut parfois paraître un peu lent.
      mais le narrateur froid ? je le trouve vibrant d’émotion dans son incompréhension et sa douleur pour ma part.

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