interview virtuelle n° 1 : Martin Page pour La Disparition de Paris et sa Renaissance en Afrique

Je commence cette rubrique d’interviews (sans être sûre que d’autres suivront) car La Disparition de Paris et sa Renaissance en Afrique, qui m’a vraiment plus (billet ici), m’a également beaucoup interrogé. Pouvoir posé mes questions à l’auteur est une chance et je me dis que toutes ses réponses doivent être partagées.

C’est avec beaucoup de gentillesse qu’il a accepté de répondre à mes questions un peu maladroites et nombreuses.

La disparition de Paris et sa renaissance en Afrique est le titre de votre dernier roman. Tout le récit est dans le titre et pourtant le mystère reste entier. D’où vous vient l’idée de ce titre ?

Je passe du temps à travailler au titre. Mais celui-là est apparu subitement. Je pense que cela tient à la période. J’étais épuisé, malheureux, mon père était malade et je devais lutter sur tous les fronts, contre l’hôpital et aussi pour moi pour m’en sortir. Ce titre est un désir très personnel : que Paris disparaisse, que tout ça disparaisse. Paris est le symbole d’un monde soi-disant humanisé mais qui s’y on regarde de près (ou si on se retrouve dans la situation de mon père, et donc dans la mienne) on voit beaucoup d’hypocrisie et le spectacle d’une vraie violence. Ce titre est apparu dans mon esprit et j’ai pensé « c’est exactement ça : que Paris disparaisse et renaissance en Afrique, ailleurs, qu’on nous enlève Paris ».

– Qu’est-ce-qui vous a donné cette idée (saugrenue) de roman ? Et où trouvez-vous l’inspiration pour écrire en général ?

En quoi est-ce une idée saugrenue ? Je ne trouve pas cela saugrenu. Mais je serai curieux de connaître votre avis sur ce point.

Les idées viennent de ce que l’on est, de la vie que l’on a eu et que l’on se construit.

L’inspiration vient du travail. De la capacité à l’obsession et à la diversion. D’une boulimie de faits, de pensées. Je dirai qu’il faut être capable d’une grande concentration intellectuelle et d’un relâchement, d’une tension et d’un abandon. On cherche, on ne sait pas quoi, mais on a des intuitions, ce sont des pensées fantomatiques qui tout à coup s’incarnent quand passe une idée appropriée, qui donne sens. L’inspiration est une aptitude d’expérimentateur, de chimiste un peu fou : il s’agit de mettre en rapport des choses qui n’ont pas forcément de rapport et d’observer leur réaction chimique. Parfois cela donne de nouvelles choses passionnantes. En tout cas c’est un état d’esprit, il n’y a pas de vacances, pas de jours fériés. Le cerveau est toujours agité. Et c’est merveilleux.

– Mathias, votre narrateur, est un personnage pour le mois décalé et légèrement déconnecté de toute vie sociale. Un reflet de vous ? un personnage qui s’est imposé comme narrateur ? votre opposé ? quelqu’un d’autre ?

Oui le narrateur et héros a un caractère proche du mien.

– Sa lente « reconnection » au fil du récit a-t-elle un sens particulier ? Y-a-t-il un lien entre cette reconquête de la vie et l’intrigue qui consiste « à faire disparaître Paris » et, accessoirement la « faire renaître en Afrique » ?

Bien sûr. Cette disparition de Paris a plusieurs raisons, plusieurs sens. Et l’un d’entre eux, est qu’il fallait que Paris disparaisse pour que Mathias commence à vivre. Il va sacrifier sa ville pour retrouver sa vie. C’est un roman sur le sacrifice, la perte.

– Vous évoquez dans votre livre l’art de la prestidigitation… Transformer l’irréel en vraisemblable comme vous le faites avec ce roman ressemble-t-il à un tour de magie à vos yeux ?

Oui. Pour moi la magie est très importante. Il y en a dans tous mes romans. Elle est l’art le plus pratique, le plus modeste et en même temps le plus profond qui soit.

Ecrire des romans pour moi c’est une manière de pratiquer la magie. Transformer l’irréel en vraisemblable pour dire quelque chose de la réalité et de notre vie. Il y a un côté spectaculaire que j’aime, mais pas gratuit : il s’agit de produire du sens et de la beauté.

– Avec non seulement une intrigue passionnante et une plume on dénuée d’humour et d’originalité, votre roman aborde un très grand nombre de thèmes (amour, ambition, exclusion, racisme, magie, politique, famille, pouvoir de l’argent, splendeurs et misères des villes actuelles, culpabilité occidentale…) et est, en ce sens, très riche. Vos romans sont-ils tous comme cela ?

Je ne suis pas bien placé pour vous répondre. En tout cas, j’aime que les romans soient tout cela, riches, variés, et j’aime particulièrement les oeuvres qui sont tragiques et comiques à la fois. D’un point de vue esthétique et (donc) aussi éthique.

– Paris est le centre de ce roman en étant à la fois le lieu de l’action et le sujet principal. Pourriez-vous, en quelque mots, nous donner votre vision de cette ville ?

C’est une ville où je vis depuis neuf ans (je viens de la banlieue sud). La plupart de mes amis y vivent. J’aime Paris pour ça : ce n’est pas la banlieue (il y a des cinémas et des librairies etc) et mes amis y sont.

Mais c’est aussi une ville dure. Et de plus en plus chère : bientôt seuls les riches pourront y vivre. Alors (c’est un thème dont je parle aussi dans le roman) Paris devra déménager, nous recommencerons Paris ailleurs.

– Dans votre roman, vous envisagez à la fois la disparition de la capitale française mais également sa renaissance en Afrique. Pensez-vous ce processus possible, tant de Paris à l’Afrique que du monde occidental au monde oriental ?

Je ne pense pas que Paris va disparaître physiquement. Mais je pense qu’une grande ville de culture avec des étudiants, des ménages pauvres et des classes moyennes, une ville de révolte, politique aussi, ne sera bientôt plus possible à Paris. Donc oui Paris en tant que symbole d’un certain humanisme urbain disparaît. Il restera les pierres, ce qui est pour moi le moins important. Ensuite j’espère que de nouveaux Paris vont naître en Afrique, ou ailleurs. Je fais le pari que Paris se réincarnera toujours. C’est un principe, un symbole, une idée comme la liberté ou l’amour.

– Vous écrivez également pour la jeunesse, aux éditions L’école des Loisirs. Écrire pour la jeunesse est-il très différent que d’écrire un texte pour adultes ? En quoi ? Qu’est-ce-qui vous a poussé à écrire pour la jeunesse ?

Non ce n’est pas très différent. Sinon que mes livres pour la jeunesse sont plus courts et que je peux exprimer une fantaisie plus directe. Il reste que je ne considère pas mes livres pour la jeunesse comme étant exclusivement pour les enfants. Par exemple « Conversation avec un gâteau au chocolat », c’est pour moi un livre proche de moi, que j’aime comme adulte aussi.

J’ai écris pour la jeunesse parce que j’avais en tête des histoires qui je le savais n’intéresserait pas des éditeurs adultes (j’imagine la tête de mn éditrice à l’Olivier si je lui avais apporté « Conversation avec un gâteau au chocolat » ou « Je suis un tremblement de terre »…)

– Et, plus généralement, qu’est-ce qui vous as poussé vers l’écriture ?

J’aimais lire et voir des films. J’aime les histoires. Et puis l’art pour moi est avant tout un moyen de s’en sortir quand on se sent en décalage. Quand j’étais jeune j’habitais la banlieue, je n’étais pas un bon élève, j’avais peu d’amis (et ils étaient encore plus bizarre que moi). L’art (ou le crime) est le seul moyen de bien s’en sortir pour les mauvais élèves et les enfants profondément décalés. Et puis cela me permet une liberté et une indépendance rare. Et j’adore ça.

– Votre parcours multi-disciplinaire à la fac représentait-il une recherche de vocation (trouvée avec la découverte de l’écriture ? ) ou bien est-il le reflet de votre curiosité ? Cette formation vous aide-t-elle dans l’acte d’écriture ?

Je m’intéressais à tout (c’est toujours le cas), je n’arrivais pas à rester fidèle à une discipline (et puis je n’étais pas un bon étudiant).

Oui je crois que la curiosité et l’appétit cérébrale aident à écrire des romans.

– Pour terminer, comme nous sommes sur un blog de lecture, question essentielle : quel genre de lecteur êtes-vous ? Pensez-vous que vos lectures vous influencent dans votre écriture ?

Je lis de tout. Pas mal d’essais, des polars, des romans contemporains, de la bd. Mais en proportion surtout des essais. Et puis souvent je picore, je commence un livre et je ne le finis pas. C’est mon mode de fonctionnement. Et je ne lis pas vraiment de romans quand j’en écris un moi-même.

Les lectures influencent mon écriture c’est certain, mais tout autant les films que je vois, la musique que j’écoute, mes amis, tout ce qui passe sous mes yeux et dans mes oreilles. Tout m »influence. L’inspiration c’est une manière d’être.

Merci pour vos questions,

Martin

Je le remercie à mon tour pour ces réponses vraiment intéressantes et j’espère que, si ce n’est pas déjà fait, cela vous donnera envie de lire La Disparition… ou d’autres livres de cet auteur.

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A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
Cet article a été publié dans quelques interviews d'auteurs. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour interview virtuelle n° 1 : Martin Page pour La Disparition de Paris et sa Renaissance en Afrique

  1. Catherine dit :

    Waow, quelle longue interview, comme dans un magazine, bravo Constance, ça donne envie de découvrir cet auteur !

  2. Ping : L’heure d’un bilan s’impose | petites lectures entre amis

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