A l’angle du renard de Fabienne Juhel

A l’angle du renard, entre l’horreur et l’étrange, face à la campagne

Troisième roman de l’écrivain Fabienne Juhel, A l’angle du renard est un récit perturbant, plein d’humanité et bestial à la fois. Les éléments s’opposent, se complètent, se distinguent, choquent.

L’élément qui se distingue avant tout le reste est l’écriture, très particulière. Elle s’apparente à un langage oral, campagnard et brut. C’est normal puisque le récit adopte le point de vue de la 1e personne pour offrir au lecteur le long monologue d’Arsène Le Rigoleur, paysan d’une quarantaine d’années que l’on croirait plus vieux. Sa façon de parler, réfléchie par l’écriture de Fabienne Juhel, nous révèle une grande part de sa personnalité : campagnard, travailleur, taciturne, renfermé. Le propos fait le reste : après un prologue énigmatique et qui pourtant nous dit tout, Arsène apparaît comme narrateur et nous parle de la mort du voisin et des chiens hurlants. Ce qu’il nous dit alors est évocateur de son caractère principal, la bestialité : « à les entendre, j’en avais les sangs tout retourné. La lippe pendante presque. L’échine qui frémissait » p17. Cette bestialité est ensuite suggérée au fil du roman, presque à toutes les pages, mais plus à travers le renard que par les autres animaux.

Pourtant, on a peine à croire en cette bestialité quand on le voit s’enticher de sa nouvelle petite voisine de 5 ans, Juliette. Il l’appelle « feu follet » et l’adore. C’est une vraie amitié qui se construit entre eux au fil du récit. Mais les souvenirs qu’Arsène nous confie viennent contrebalancer encore une fois l’innocence de sa vie actuelle. Il y a de l’horreur, là-dessous. On le soupçonne des pires atrocités et quand il nous les révèle, nous sommes quand même surpris, écœurés, apeurés. Une alternance entre passé et présent, horreur et innocence, étrangeté et normalité se met en place jusqu’à ce que le passé rejoigne le présent : la fin, inéluctable et pourtant surprenante.

Le questionnement du lecteur est un autre aspect important du livre. On ne sait pas vraiment où se placer par rapport à Arsène, si décalé, si dur parfois, tellement tendre à d’autres. C’est par petites touches que nous découvrons Arsène, son passé, sa vie, son monde et les gens qui gravitent autour de lui. Des petites touches énigmatiques, discrètes, mais qui constituent le récit tout entier. A chacune d’elles, de nouvelles questions se posent sur son passé familial, sur le statut des personnages, sur ce qu’il va se passer, sur ce qu’il s’est passé. Il y a des questions récurrentes, comme par exemple sur l’identité et le rôle dans cette histoire de ce François qui apparaît de plus en plus dans le récit. Là encore, c’est par petites touches que nous le découvrons et que nous comprenons son rôle dans le récit.

Le plus dur dans ce récit est l’hésitation constante entre l’attachement au personnage-narrateur, son côté bourru, son attachement à Juliette, et la peur que l’on a de lui, ses anciens meurtres, sa façon de se dire renard, son manque de regrets, sa haine, son désir de vengeance sorti de nulle part. Le doute est là, puis s’efface pour nous laisser nous persuader de son innocence présente et réapparaît ensuite avec d’autres révélations et à la fin avec cette bizarre fascination qu’Arsène a pour Louis, le petit rouquin mesquin et taciturne de 8 ans, le frère de Juliette. Le doute laisse peu à peu place à l’angoisse…

Pour conclure, A l’angle du renard est un récit dérangeant, très bien écrit et qui tient en haleine. Il est rempli de bestialité, d’étrangeté et de sentiments (que ressent le lecteur plus que le narrateur les vit) : un beau portrait de la folie.

A l’angle du renard

de Fabienne Juhel

éditions Le Rouergue

14 Janvier 2009

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A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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11 commentaires pour A l’angle du renard de Fabienne Juhel

  1. valérie dit :

    Je n’aime pas beaucoup les romans sur la folie, alors je passe.

  2. clara dit :

    J’ai très envie de le lire !

  3. Gwenaelle dit :

    J’en garde un bon souvenir. La folie n’est pas omniprésente mais on sent qu’elle couve… La fin laisse le lecteur pantelant et désorienté.

  4. Canel dit :

    Oui à l’ambivalence des sentiments du lecteur pour Arsène ! 🙂
    Super billet !
    J’ai adoré ce livre, ma maman également, nous sommes allées discuter avec Fabienne Juhel au salon de Rennes, lui faire part de nos impressions, elle est vraiment très agréable ! Elle nous a annoncé la sortie de son prochain roman à la rentrée. Sommes dans les starting-blocks ! 😉

    • constance93 dit :

      je l’ai pour ma part croisée aux délibérations pour le prix Ouest France / Étonnants Voyageurs mais je ne lui ai pas beaucoup parlé parce que je n’avais pas fini ce livre 😉
      dernièrement, elle a publié un Léo Tanguy qui se passe dans ma ville. je vais le lire je pense 🙂

  5. Ses deux premiers romans (« La verticale de la lune » et « Les bois dormants ») sont tout aussi personnels, étranges d’une autre manière, grandement poétiques, versés dans la fable, mais une fable à la fois moderne et atemporelle.
    Bref, une oeuvre qui se construit, de livres en livres, vraiment singulière, et à découvrir.
    A côté, son Léo Tanguy est un passe-temps distrayant (mais sympa à lire, quand même)

    • constance93 dit :

      et puis, ça se passe à Pontivy son Léo Tanguy 🙂
      les autres titres sont notés dans un coin, ils seront sûrement lus un jour 😉
      d’ici là, commentateur anonyme de bon conseil pas du tout repéré, j’ai déjà beaucoup d’autres lectures que vous m’avez vous-même conseillé.
      (c’est dingue mais vous êtes la seule personne que je vouvoie sur mon blog^^)

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