Le Petit Bonzi de Sorj Chalandon

L’émotion sans aventure

Le premier roman de Sorj Chalandon, Le Petit Bonzi, sorti en 2005, est encore une fois un livre infiniment personnel et poétique. C’est l’histoire de Jacques Rougeron, un enfant des années 1960 qu’aurait pu être Sorj Chalandon qui vit à Lyon. Jacques est un enfant de douze ans comme les autres : il va à l’école tous les jours, se fait quelquefois frappé par son père, rêve souvent, pleure quelquefois. Seulement, il est bègue et son handicap est dur à vivre : il a du mal à communiquer, subit la moquerie ou l’incompréhension de ses camarades et s’enferme de plus en plus dans ses rêves.

Au cours de ce récit, il essaye de dépasser son handicap. Ses méthodes sont parfois extrêmes et toujours enfantines. Manger de l’herbe d’indien, annoncer qu’il ne dira plus un mot, apprendre les mots faciles qui peuvent remplacer les mots durs… Quelquefois, il se persuade que ça a marcher : « la première fois [qu’il a mangé de l’herbe], il a cessé de bégayer dès le lendemain. D’un coup, un matin, comme ça, il n’a plus craint les consonnes, ni les voyelles, ni les syllabes, ni rien ». Sa fierté s’affiche dans les phrases : si le narrateur est externe, le point de vue est interne, et derrière chaque mot nous devons voir les paroles d’un enfant bègue. Alors quand nous lisons « Jacques Rougeron parlait. Sans un mot de trop, sans son chaos de bouche », nous nous sentons fiers avec lui. D’autres fois, nous nous sentons triste : quand il bute sur les mots, quand il est incompris, quand il a peur du lendemain, quand il a peur du aujourd’hui.

Mais Jacques a un ami, Bonzi, le petit Bonzi. Bonzi, il le connaît par coeur. Il a vécu les même choses que lui : un père violent, le redoublement du CM2, l’enfance. Bonzi le guide dans sa recherche des mots. C’est lui qui aura l’idée de l’herbe et qui lui fera goûter toutes les plantes de la ville. C’est lui aussi qui dira les mots que Jacques n’arrivera pas à dire. Bonzi et Jacques, ils sont inséparables. Sauf le soir. Quand Jacques passe la porte de la maison, il est tout seul. Alors il écrit. Il écrit les choses importantes sous le sommier de son lit, sur les lattes. Le jour et l’évènement. Le lendemain, il raconte à Bonzi. La peur, les coups, mais aussi les moments de joie. Et avec Bonzi, Jacques ne bégaie jamais. Bonzi est son pilier, son guide, sa force.

Le récit se déroule sur une semaine, celle qui va changer la vie de Jacques. Les titres de chapitres pourraient être ceux d’un journal intime : « lundi 7 décembre 1964, 3h10 », « mardi 1e décembre 1964″… Mais nous sommes dans un vrai roman, au passé, avec un narrateur externe qui plus est. Parfois, les jours s’allongent à l’infini et chaque heure semble compter : un certain jeudi 3 décembre 1964, il faut cinq chapitres et une centaine de pages pour tout raconter. Quelquefois, on retourne en arrière. Dans un souvenir de Jacques. D’autres fois, l’attente du lendemain est impossible et le temps passe trop lentement. D’autres jours passent très vite : le dimanche 29 novembre est un jour comme les autres, même s’il est chargé de l’espoir de « faire taire ces mots pour rien, ces mots appris par coeur, tous ces mots de rechange quand un mot bègue en lèvres », l’espoir de parler « comme il pensait », « comme dans le silence de sa tête ».

D’une manière générale, le temps est long. La conscience de Jacques est tumultueuse et ses pensées s’entrechoquent à la manière de ses mots. Et puis, il faut beaucoup de mots pour dire la douleur, l’attente ou la tristesse. Il faut beaucoup de mots pour expliquer l’imagination ou l’amour des mots. Car Jacques est fasciné par les mots. Il en a peur mais il les aime aussi. Ce sont des défis du quotidien et découvrir des mots lointains, des mots d’ailleurs, des mots splendides, des mots inconnus. Il aime ceux de son père : ceux du plâtrier, mais surtout ceux du passionné de la conquête spatiale, ou alors ceux que la voisine lui offre comme « évanescence ». Il les écrit dans son cahier. Le temps est long aussi parce que Jacques rêve facilement. Il se fait Napoléon de sa classe, coureur de fond ou chef de troupe. C’est avec bravoure qu’il conduit ses soldats/camarades à la guerre et qu’il n’en revient pas.

Ce n’est pas seulement la souffrance d’un enfant bègue des années 1960 qui nous est offerte, mais aussi le quotidien d’un enfant tout court de cette époque. Ce sont ses impressions qui nous sont offertes, et parfois la réalité se mêle au rêve. Il n’empêche que nous vivons les jeudis de liberté, le maître au visage sévère mais à l’âme douce et généreuse, la vie avec les camarades de classe, les mensonges, les ragots, les échanges, la solidarité mais aussi la méchanceté dont chacun est possible face à la différence, même si comme Jacques on est nous-même différent.

L’écriture n’est peut-être pas tout à fait aussi aboutit que dans ses autres livres. Si nous observons encore un travail de dentellage et de dépouillement au profit de la pureté des mots, ceux-ci ne nous heurte pas de la même manière que dans Mon Traître ou La Légende de Nos Pères. Pourtant, il y a des envolées lyriques dans lesquelles la finesse des mots surprend et admire. Le ciselage est parfait. Le ton reste enfantin mais les mots sonnent vrais, justes, purs.

« couché sur le dos, son crayon à la main, le visage enfoui contre le sommier de pin, il note ses mensonges, il note ses peurs, il note ses terreurs, il note tout ce qui se saura parce que le temps sait tout »

« Manu va le ramener à la rive. […] Il va le rendre tout intact. Il va tout recoller, tout cicatriser, tout arranger, tout redevenir comme avant. »

« Voilà. C’est voilà. C’est maintenant. C’est voilà de maintenant… »

« Il dit avec ses yeux […] qu’il bouchera ses oreilles à deux mains. Qu’il écoutera les coups quand même. Qu’il écoutera les pleurs quand même. Qu’il entendra le silence de maman Rougeron. Et qu’il aura peur »

« Jacques a toujours cette peur. Il a peur de rentrer. Peur de la nuit qui vient. Peur de la maison. Peur de demain surtout. Il se dit que demain est trop près d’aujourd’hui et que les demains, tout peur arriver »

« Ils traînent leur décembre sur le chemin de l’école »

« Il a envie de pleurer. Pas de triste, juste pour dire le soir qui vient. »

Alors oui, l’histoire n’avance pas à grand chose, les rêves d’un gamin bègue ne sont pas très passionnants, la fin pas très surprenante, les mots pas toujours justes, le style pas tout à fait maîtrisé et la fiction visible, mais Le Petit Bonzi nous parle magnifiquement des difficultés de l’enfance et de la souffrance d’un handicap, il y a de l’émotion derrière des mots proches de la pureté et surtout, on ressent derrière ce livre l’amour des mots de son auteur. Peut-être cet amour est-il né à cet âge-là et pour la même raison, on en sait rien. Mais nous sommes saisi par la fascination de Jacques pour les mots, les synonymes, les difficiles, leur agencement et leur beauté. Un ouvrage très touchant, d’une mélancolie naïve et charmante, d’une douleur pure et assumée. Un roman plein de promesses* sur son auteur…

(* Promesse est le prochain livre de l’auteur que je lirai. son 2e roman, le seul que je n’ai pas encore lu)

Le Petit Bonzi

de Sorj Chalandon

éditions Grasset

31 Août 2005

 

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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15 commentaires pour Le Petit Bonzi de Sorj Chalandon

  1. Richard dit :

    Très belle chronique, Constance. Pleine de sensibilité et d’humanité !
    Merci de m’avoir fait découvrir cet auteur !

  2. enna dit :

    Voilà le dernier livre (enfin le premier…) qu’il me reste à lire de cet auteur. « Une promesse » est vraiment très beau (mais ne lis pas trop d’info dessus avant de le lire, plonge toi dedans sans à priori …tu verras il vaut mieux ne pas trop en savoir sur le roman avant de se laisser porter)

    • constance93 dit :

      je ferai ça.
      j’attends un peu avant de le commencer : chaque livre de sorj chalandon mérite que les mots d’un seul livre te poursuivent sur plusieurs jours. J’attends que mon ressenti sur celui-ci s’apaise pour bien profiter d’Une Promesse 😉

    • constance93 dit :

      PS : Le Petit Bonzi apporte un éclairage intéressant sur le style de sorj chalandon. c’est dans ce livre qu’il l’a choisi même s’il n’arrive pas à le maîtriser complètement, et c’est comme si son amour des mots provenait du même handicap que Jacques…

  3. Martin dit :

    J’ai beaucoup aimé Mon traître, alors je pense lire tous les livres de Sorj C.

    • constance93 dit :

      tout comme moi 😉
      il ne me reste plus qu’Une Promesse dans le lot. Mon Traître reste mon préféré.
      Son 1e roman, celui-ci, apporte un éclairage intéressant sur son style. Il est moins puissant que Mon Traître.
      La Légende de Nos Pères, son dernier roman, est bien sympathique aussi.
      Une Promesse, je te dirai bientôt.

  4. Yspaddaden dit :

    Penses-tu qu’un lecteur de l’âge du jeune héros pourrait lire ce roman ?

  5. Valérie dit :

    Je ne t’avais pas encore notée dans le club des fans de M. Chalandon. L’oubli est réparé:)

    • constance93 dit :

      ;D depuis Mon Traître seulement. et depuis ma rencontre avec l’écrivain aussi.
      celui-ci est un peu décevant par rapport à Mon Traître, mais c’est tellement normal pour un premier roman que je ne lui en veux pas 😉

  6. Mathilde dit :

    C’est le Chalandon qui me reste à lire !!! Je m’y mets dès que possible…

  7. lebonsai dit :

    Coucou Constance,
    Tu me mets l’eau à la bouche. Je sens qu’il va filer dans ma LAL.
    Au fait, n’hésite pas à me renvoyer un MP sur livraddict concernant les vidéos sur ton blog ou je vais oublier.
    Bisous à toi,
    Lebonsai

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