Six mois, six jours

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Cynique histoire

Dernier livre de l’écrivain Karine Tuil, Six Mois, Six Jours est un de ces énièmes romans qui revisitent l’Histoire de la seconde guerre mondiale. Mais Karine Tuil maîtrise avec ce livre l’art de le faire différemment.

Son narrateur, conseiller d’une des héritières de la famille Kant, Juliana, se confie à une écrivain qu’il n’hésite pas à invectiver, provoquer et diriger. La majeure partie du livre est constituée de ce (faux) témoignage que l’écrivain (également fictif, mais sa nature féminine nous la fait directement assimilée à la véritable auteur de Six Mois, Six Jours) a tenté de reconstituer au mieux, c’est-à-dire en n’hésitant pas à retranscrire ses interpellations, ses remarques et ses divagations. Il a des sorties exceptionnelles : « le talon d’Achille des Kant, c’est le désir sexuel » dit-il après avoir présenté la rencontre entre sa patronne et son futur amant, Braun, ou encore « être l’ami de Goering, le plus grand criminel de guerre de l’Allemagne nazie, ça ouvre des portes ».

Il est également, et contre toute-attente, dotée d’une certaine sagesse, même si son arrogance face à l’idée qu’il connaît tout des Kant exaspère. Il a comprit ce qu’est un roman historique et veut faire de son témoignage un tel livre. Il va même jusqu’à affirmer : « les évènements se sont passés tels que je les ai interprétés, et alors ? ». Sa sagesse ne se révèle véritablement qu’à la toute fin de son témoignage : « les derniers témoins vont mourir. Après nous, les écrivains de l’interprétation décriront dans la chaleur de leurs bureaux ultra-modernes des lieux, des images qu’ils n’ont pas connu. Ils récriront les faits ou diront Je m’en lave les mains ». Il demande encore une fois à son interlocutrice, d’une manière moins frontale, à ce qu’elle n’hésite pas à écrire de la fiction, nous fournissant en plus sa définition de la littérature : « vous échouerez à dire l’indicible, la littérature est un aveu d’échec, vous écrirez pour dire ce qui vous échappe, ce qui est irreprésentable, ce qui est perdu. Ecrivez ! Et soyez infidèles aux faits – les reconstitutions sont l’affaire de la police ».

Au-delà de son narrateur cynique, c’est son propre statut d’écrivain de l’Histoire qu’elle rend cynique : son narrateur se moque d’elle en découvrant son intérêt pour un personnage très secondaire de son récit au destin tellement mièvre qui vaut pas selon lui d’être raconté mais c’est une chose que l’écrivain se permettra de faire en fin de livre en une vingtaine de pages, comme pour prendre sa vengeance sur le narrateur, certes, mais également pour rire de la facilité à traiter dans une fiction d’un destin aussi tragique et multiple tout en étant unique.

Karine Tuil a préféré s’attaquer à plus grand et plus complexe : la famille Kant ) à la tête de l’empire K&S (ou Quant et BMW dans la réalité). Le récit se passe il y a quelques années et raconte dans un premier temps l’adultère de Juliana Kant avec un certain Braun dont elle ne sait rien. Le narrateur ne peut s’empêcher de nous dire dès le début que l’homme n’est pas net et que cela va créer des ennuis. Et en effet, six mois six jours plus l’amant tente d’extorquer 5 millions d’euros à la femme amoureuse. Six mois, six jours, le temps de détruire le monde nous dit l’incipit. Tout cela s’éclaire pendant l’enquête policière par la suite.

En parallèle, un autre scandale est révélé au même moment : celui de l’implication de la famille Kant dans les atrocités commises sous le régime nazie. L’occasion d’un grand retour sur l’histoire de la famille Kant, son enrichissement pendant la première guerre mondiale, son développement à l’aide du régime nazi dans les années 1930 (élimination des concurrents et revente à bas prix des entreprises à l’Empire Kant) et la transformation de ces usines en camps de travail inhumain. On s’étonne que cette affaire, pourtant plus importante que celle de l’adultère, soit bien moins traitée que l’autre. Le lien entre les deux est établi à la fin, sans certitude, mais assez « choc » : il transforme les bourreaux en victimes et les victimes en bourreaux.

L’histoire des Kant est riche en scandales mais comme le dit si bien le narrateur : « derrière toute grande fortune, il y a un scandale ». L’histoire des usines-camp de concentration est issue d’une situation particulière assez complexe qui relie les chefs du mouvement nazi à la famille d’industriels. Au coeur de ce réseau les reliant : Magda Friedländer. Elle s’est mariée à Günther Kant avant commencer à s’ennuyer à la manière d’une « Bovary allemande ». Elle va alors se fasciner pour le parti national-socialiste et rencontrer Goebbels qui deviendra son amant. Elle va divorcer de Günther Kant pour se marier avec lui. Son fils, mais également son ex-mari (et ses deux fils issus d’un précédent mariage) vont la suivre dans le parti nazi qui travaillera de concorde avec la plus grande famille industrielle du pays, en lui offrant par exemple des usines appartenant à des juifs saisies puis plus tard  et en lui fournissant une main d’oeuvre juive quasi-illimitée et sans coût. Karine Tuil n’oublie pas de nous repréciser à travers une lettre de Philip Kant, l’un des fils de Günther, à son demi-frère Harold, le fils de Günther et de Magda, la fin du couple Goebels : à la chute du régime nazi, suicidés après avoir tué leurs six enfants.

Karine Tuil joue donc sur cette histoire terriblement immorale et dénonçant les industriels véreux pour fournir certes un énième roman historique, mais également un récit autre évoquant la tromperie, le dupe et le sexe et une interrogation sur le genre du roman historique sur la seconde guerre mondiale. Nous sommes dominés par ce récit brillamment mené.

Six Mois, Six jours

de Karine Tuil

ed Grasset

25 Août 2010

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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8 commentaires pour Six mois, six jours

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  2. Gwenaëlle dit :

    Et en plus, ma médiathèque l’a en rayon… plus d’excuses pour ne pas le lire! 🙂

  3. Sébastien dit :

    trés bon livre terminé hier, et trés bonne critique !
    Je n’ai juste pas aimé qu’elle rajoute à la fin le journal du père adoptif de Magda, je le trouve inutile et il anéantit le sentiment de puissance du livre que j’avais à la « vraie fin »…
    si mon avis entier t’intéresse : http://culturez-vous.over-blog.com/article-karine-tuil-six-mois-six-jours-roman-250-pages-grasset-aout-2010-18-59444254.html
    ^^

    • constance93 dit :

      merci 🙂
      ce journal, moi j’ai trouvé que c’était un joli trait d’humour : alors que dans la majeure partie du récit elle fait dire à son narrateur que raconter l’histoire du père adoptif serait céder à la facilité, le fade et le ridicule, elle, elle le fait. après, ce n’est peut-être pas totalement abouti comme idée, mais cette auto-dérision m’a plu.
      autrement, c’est vrai que ce livre, sans être un coup de coeur, m’a paru bien sympathique : intelligent et sarcastique, historique et actuel.
      je vais lire ton avis et découvrir ton blog tout de suite 😉

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