Apocalypse Bébé de Virginie Despentes

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Explosion vaginale pour portrait au vitriol de la société

A l’image de tous ses autres romans, Virginie Despentes signe avec Apocalypse Bébé un roman féministe, à la sauce lesbienne cette année. Lucie, la narratrice, détective de 3e rang à la base chargée de suivre Valentine, une ado « nymphomane et accro à la coke », doit la retrouver après sa disparition. Elle se fait aider de la Hyène, lesbienne détective réputée dans le domaine des disparitions qui n’a ni la langue ni le point dans la poche.

Ici, les hommes n’ont pas la belle image : ils sont machos, faibles, infidèles et égocentriques, du moins pour le seul personnage masculin que nous rencontrons vraiment. J’ai nommé François, le père de Valentine. Yacine, cousin de Valentine, un jeune musulman de la banlieue, n’est pas beaucoup mieux : petit tyran familial faisant respecté la loi chez lui. Peut-être parce que c’est avant tout une histoire de femmes. Elles aussi ont des caractères divers, entre la grand-mère vieille bourgeoise qui profite de son argent pour asseoir son autorité sur tout le monde, la belle-mère emprisonnée dans des principes vieille France dont le seul désir est d’être la femme au foyer parfaite et qui se transforme en femme hypocrite envers les autres et envers elle-même, la lesbienne assumée, grande gueule et brutale ou Lucie, « l’hétéro-tarte débile, un peu négligée », sans talent, sans emploi fixe et sans charme.

Virginie Despentes profite de tous ces personnages pour dépeindre la société et surtout la critiquer. Ses personnages, stéréotypés, renvoient une image peu reluisante de la société. Caricaturés au possible, ce sont tout de même des réalités sociales et humaines qu’ils reflètent. Nous plongeons dans le milieu de l’édition avec François, écrivain raté réduit à poster lui-même des commentaires sur internet pour faire parler de son livre, dans la petite bourgeoisie avec Claire, belle-mère exaspérante par ses idées conservatrices, dans la jeunesse dorée, banlieusarde ou reggae avec Valentine, qui va de monde en monde sans jamais se trouver,  dans le monde gouine avec La Hyène… On se balade de Paris à Barcelone et de groupe en groupe pour découvrir des réalités invisibles à l’oeil nu : la société est passée au crible par la plume acérée de Virginie Despentes.

L’auteur prête en effet sa voix à Lucie, la narratrice du récit. Vulgarité à tout égard, humour noir au 36e degré, le regard sur le monde actuel se fera brutal, acéré et sans concession. Cette femme effacée porte pourtant en elle une forte personnalité et un parlé original, affirmé et à la limite du vulgaire. Entre le choc et le rire, les lecteurs se divisent pour dire « j’aime » ou « j’aime pas ». Libre à eux mais personne ne peut contester la virtuosité qu’à Virginie Despentes à parler différemment à travers sa narratrice. Ce n’est pas tous les jours que vous lirez : « ça s’entendait qu’il l’aimait. Pas « aimer » au sens je vais te bouffer la chatte, mais comme quand l’attitude de quelqu’un vous est chère et que chaque souvenir commun est recouvert d’une fine couche dorée ».

Si vous n’avez pas eu assez de vulgarité avec la narratrice principale, écoutez donc la Hyène capable de choquer Lucie à travers ses blagues vaseuses sur l’hétérosexualité (« c’est des hétéros, elles ont l’habitude d’être traitées comme des chiennes » ou « l’hétérosexualité, c’est aussi naturel que l’enclos électrique dans lequel on parque les vaches. A partir de maintenant, bienvenue dans les grands espaces » lors du changement de bord de l’un des personnages), ses propos chocs (« y’a rien qui marche comme la violence, pour bien communiquer ») ou sa participation aux partouzes gouines.

Vanessa, la mère biologique de Valentine, arrivera aussi à vous choquer par ses propos injustes contre les laides : « à ce stade de décomposition, le seul remède serait la burqa » ou « on reproche bien des choses aux journaux féminins et à l’industrie cosmétique, mais on pointe rarement du doigt le vrai ravage dont ils sont responsables : faire croire à une nation de boudins qu’elles peuvent, en faisant quelques efforts, avoir l’air d’autre chose que de ce qu’elles sont », par exemple.

Vous n’aimez pas ? Et bien, passer à côté d’Apocalypse Bébé : il est rempli de perles de ce genre. Il y aura de la vulgarité également dans les scènes que les mots nous confieront : partouzes, bagarre, demi-viols, laminage… A côté cependant, certains passages révèleront un certain lyrisme, à travers les mots comme à travers la beauté de la scène. Vous serez surpris par le style de Virginie Despentes, terriblement maîtrisé dans sa vulgarité.

Même si l’intrigue est policière (nos deux enquêtrices, à la recherche de Valentine, font des interrogatoires, de la filature et des recherches grâce aux réseaux sociaux d’internet, et « se fadent les nazillons, les musulmans, les petits bourges du seizième, l’Eglise et l’extrême-gauche »), vous ne serez pas exempté d’une petite histoire d’amour, elle aussi originale. C’est en effet un « changement de bord » de Lucie auquel vous assisterez. Après avoir découvert la communauté gouine de Barcelone pendant une partouze grâce à La Hyène, elle ne peut s’empêcher de se déclarer « pas assez perturbée pour ne pas admettre [qu’elle est] fascinée » puis par s’attacher à Zoska. L’histoire d’amour tombe presque dans la minauderie, le fleur bleue et la douce violence par rapport au reste du récit. Ce ne sont plus exactement les explosions vaginales et le sado-masochisme de la partouze, mais plus une douceur, un partage, une fusion qui provoque le début de leur relation.

Attendez-vous, après une enquête mouvementée entre Paris et Barcelone, musclée entre La Hyène et ses interlocuteurs, et sentimentale pour Lucie, a une fin pour le moins explosive. Virginie Despentes nous offre ainsi une littérature décalée au style parfaitement maîtrisé, aux changements de ton subtils et avisés selon les points de vue adoptés et à l’humour particulier : à tester.

Apocalypse Bébé

de Viginie Despentes

ed Grasset

18 Août 2010

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A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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11 commentaires pour Apocalypse Bébé de Virginie Despentes

  1. Anne dit :

    Glups ! Quel commentaire fouillé ! Je ne sais pas si je supporterais la vulgarité tout au long du roman. Mais les citations sont croustillantes. J’ai beaucoup d’autres choses qui m’attendent dans mes piles…

    • constance93 dit :

      oui, je sais, c’est mal organisé ^^ pas le temps de le reprendre aujourd’hui.
      il faut tester je pense : la vulgarité est en quelque sorte l’humour de Virginie Despentes. il n’est pas présent partout, mais assez souvent tout de même. on croche ou on croche pas…

  2. Richard dit :

    Oh la la !! Cette chronique est l,exact miroir du roman de Virginie Despentes. Comme tu as raison, il faut se laisser porter par son style mais aussi par la description d’un monde aussi noir.
    Une chose certaine, elle a le talent pour nous faire accepter cette vulgarité !
    Cette auteure a un talent fou. Je vais sûrement me procurer ces autres romans.

    • constance93 dit :

      king kong théorie, son essai féministe, est très sympa.
      autrement, j’ai vu le film Les Jolies Choses, adaptés de son roman : c’est assez choquant comme histoire.
      et j’ai entendu dire que Baise-moi, son premier roman, rappelait Apocalypse Bébé, la maturité en moins.
      bonnes lectures 🙂

  3. Yv dit :

    Auteure que je laisse de côté de même que son pendant masculin, si je puis m’exprimer ainsi, M. Houellebec !

    • constance93 dit :

      ils font pourtant des choses différentes l’un l’autre.
      d’ailleurs, si je conseille la première, je déconseille fortement La Carte et le Territoire de sieur Houellebecq dont je viens de tourner la dernière page.

  4. restling dit :

    Il est dans ma PAL, ce serait bien que je le lise avant qu’il sorte en poche. ^^

  5. Ping : Lectures d’automne | petites lectures entre amis

  6. Je ne partage pas ton enthousiasme sur ce roman (j’étais pourtant partie avec un préjugé favorable, accents de polar, personnages féminins au caractère bien trempé, ça s’annonçait dans mes cordes) mais quelle chronique intéressante! 17 ans, ça promet 😉
    La vulgarité dont tu parles ne m’a pas choquée (il m’en faut beaucoup), mais lassée. J’aurais aimé plus de nuances, ça en devenait lourd à la fin.
    Ca ne m’a pas parlé, dommage.
    Je vais explorer ton blog davantage, et je reviendrai!
    x

    • constance93 dit :

      merci 🙂 ça me fait plaisir de rencontrer des gens capables d’apprécier mes chroniques tout en ayant un avis différent sur le livre, je trouve ça très noble…
      et bienvenue et à bientôt j’espère !

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