La colère du Rhinocéros de Christophe Ghislain

18/21

.

.

.

2/3

.

.

.

Folie et poésie au cœur de la colère

C’est dans un monde étrange, Trois-Plaines, que nous transporte le premier roman de Christophe Ghislain, écrivain belge également réalisateur. Son intrigue se situera en Belgique, mais dans un endroit reculé composé d’une route qui ne mène nulle part, d’une maison abandonnée restée exactement dans un même état pendant dix-sept ans, poussière exceptée, d’un village où l’on retrouve toujours les même personnes et d’un désert qui aurait dû accueillir un bras de mer, et au bord duquel on peut voir une plage sans eau et un phare branlant. Nous sommes dans un rêve créé par l’auteur, et les personnages qui évolueront à l’intérieur du récit n’en seront que plus oniriques.

Les principaux s’appellent Gibraltar, L’Esquimau et Emma. On croit connaître dès les premières lignes mais ils se révèlent par la suite plein de surprise et de complexité. Ce sont les trois narrateurs du récit. Chacun a son histoire, ses secrets, mais les trois se connaissent et se cachent des choses. Autour d’eux, et surtout au-dessus de Gibraltar, nous rencontrons Arthur. Le père de Gibraltar semble à l’origine de beaucoup de choses dans le village : la mer vide qu’il a creusé pendant toute sa vie, la fugue et le retour de Gibraltar dix-sept ans après, la sédentarisation d’un groupe de gitans qu’il a embauché sur son chantier et enfin les tensions que nous rencontrons au village.

Les mystères se créent et s’épaississent au fil de la lecture : où est Arthur ? Pourquoi Gibraltar est-il partit alors qu’il était adolescent ? Et pourquoi est-il revenu, alors qu’il a Hélène et la petite fille de celle-ci, Lucy, qu’il aime comme la sienne ? Que cache l’Esquimau ? Comment Emma a-t-elle perdue sa jambe ? D’où viennent toutes ces tensions au village depuis le retour de Gibraltar ? Des éléments de réponse viendront se glisser au fil de la lecture, pas toujours très clairs ; d’autres questions ne trouveront pas de réponse. Peu importe, ce qui compte, c’est de poursuivre ce rêve à travers la rencontre avec un rhinocéros qui fonce dans une voiture en scène d’introduction, une gitane qui pêche au milieu d’une mer sans eau dans un hydravion ou le même rhinocéros qui vole en deltaplane.

Sans cesse nous oscillons entre passé et présent. Chaque personnage réveille ses souvenirs, pas toujours bons, et même souvent les pires. Chaque personnage également a son langage et sa personnalité. Si Gibraltar est tout de suite touchant malgré l’incompréhension de sa personnalité en bien des points, l’Esquimau ne gagnera en humanité que sur le tard, avant de véritablement s’affirmer comme « homme dangereux », étiquette qui lui colle à la peau depuis son arrivée à Trois-Plaine ; et à côté, Emma est un personnage sensible, touché par la vie, presque traumatisé. Chacun parlera a sa manière. Gibraltar dans un langage entre familier et courant, pas toujours du meilleur effet mais assez travaillé pour nous faire rire. Parfois, ses pensées l’amèneront à décrire du haut d’un phare le monde autour de lui, d’une manière très belle, assez surréaliste et un peu philosophique. Il ressemblera à Emma et ses journaux intimes dans ces moments-là : très poétique et plein de douceur. L’Esquimau, lui, est étrange, presque fou, tant dans sa personnalité que dans ses actions. Son langage, lui aussi familier, s’en ressentira. Les changements de ton, constants, ne choquent pas : les trois personnages s’accordent et équilibrent le récit. Certains passages verront les narrateurs s’échelonner pour que le lecteur saisissent un bon aperçu de toutes les pensées, d’autres fois les chapitres seront plus longs et laisseront place au dialogue intérieur des personnages.

Au milieu d’eux, l’intrigue n’avance pas, ou plutôt les intrigues se chavauchent tellement elles se multiplient au fil de l’introspection des personnages. A l’inverse de la haine des villageois est de plus en plus grande face au retour de Gibraltar accompagné d’un macchabée dans le corbillard (le dernier travail de Gibraltar avant qu’il ne décide sur un coup-de-tête de retourner à Trois-Plaines était croque-mort), son installation et à sa reconstruction du phare d’Arthur. Pourtant, le narrateur est juste en quête d’une réalisation avant de mourir d’une maladie apparemment mortelle (la coulante, un mélange de merde et de sang), lui qui n’a jamais réussi à passer la page 2 de son scénario. Il cherche à revoir son père également, et cette recherche fait peur aux villageois et  aux gitans, enfin débarrassé du fou qui a transformé leur campagne en désert et qui a sédentarisé les gitans. La haine, la peur, l’incompréhension sont au coeur du récit. Cette histoire nous parle de vengeance, de violence, de morts et de coups tordus ; et au fond on ne sait plus trop quoi penser des personnages sur qui on a apprit tellement de choses.

Entre beauté poétique et réalité crue, La colère du Rhinocéros nous offre des images dures ou très douces, du suspense et des solutions auxquelles on ne s’attend pas et une écriture surprenante, entre la nouvelle, la poésie et le familier. Les yeux remplis de sable, vous apercevrez au loin des secrets et des drames au milieu d’une folie ambiante. Un premier roman réussi et très prometteur, à déconseiller aux esprits pragmatiques.

La Colère du Rhinocéros

de Christophe Ghislain

ed Belfond

19 Août 2010

.

Merci à et aux éditions pour ce partenariat.

Advertisements

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
Cet article, publié dans 2 bien, bien, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

8 commentaires pour La colère du Rhinocéros de Christophe Ghislain

  1. Françoise dit :

    Je viens de l’emprunter à la bibliothèque mais ce ne sera pas pour tout de suite!
    Bonne soirée,
    Françoise

  2. Richard dit :

    Ton billet a réussi à m’intriguer …
    Je ne le lirai pas immédiatement mais quand je le verrai en librairie, il me sautera probablement dans les mains …
    J’aime bien le mélange « beauté poétique et réalité crue » !!!
    Belle image, une dualité qui me fait vibrer, habituellement !
    Merci mon amie !
    Bonne lecture !

    • constance93 dit :

      le livre oscille vraiment entre les deux :
      avec les voix des narrateurs, mais aussi au sein même des personnages, capables d’une poésie sans borne, mais aussi d’une absence totale de poésie. c’est étonnant, et assez bien géré.

  3. Anne dit :

    Eh bien, je crois que j’ai eu raison de l’abandonner très vite !! Ceci est une opinion toute personnelle, bien sûr… Ca m’aurait demandé trop d’effort pour comprendre (oui, je suis feignante… parfois…) et déjà en temps normal, je n’aime pas trop ce genre de labyrinthe… Le langage familier m’a dérangée aussi. Je ne crois pas faire une autre tentative…

  4. Yv dit :

    Pas d’accord sur tout, je suis un esprit pragmatique et j’ai beaucoup aimé ce roman. Une construction intéressante et un humour présent qui permet de ne ps trop noircir le tableau. Et heureusement

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s