Spooner de Pete Dexter

Le livre d’une vie

Dans son dernier roman de 550 pages, Pete Dexter surprend. Spooner est en effet effarant en bien des points. En retraçant la vie de Spooner, on ne sait pas trop où il nous emporte. Aux Etats-Unis, certes. Mais les états et les villes changent :  Milledgeville en Géorgie, Philadelphie, Dakota du Sud, Prairie Glen dans l’Illinois… Les époques aussi : rencontré à sa naissance en 1956, nous abandonnons Spooner aux alentours d’aujourd’hui et c’est une vaste traversée de cette deuxième moitié du XXe siècle que nous propose Pete Dexter.

Mais, avant tout, c’est le personnage même de Spooner qui va nous effarer. Qu’il soit gamin, adolescent ou adulte, il semble prédisposé à l’auto-destruction. C’est loin d’être un choix : les situations vont chez lui s’enchaîner sans qu’il y comprenne grand chose, s’interrogeant au même titre que le lecteur sur ce qui l’a conduit à se rendre tellement à l’hôpital et/ou en danger de mort. Enfant, on peut quand même lui remarquer une tendance au petit délit facétieux : jeter des oeufs sur des personnes du village, voler du fromage qu’il n’aime pas juste pour embêter ses voisins froids avec le jeune enfant qu’il est, pisser dans la moitié des chaussures des voisins… Il se révèle plein d’imagination même si, là encore, il se laisse porter par ses envies irrépressibles d’aller au devant des ennuis.

Pour autant, l’anti-héros nous fera rire. Parce qu’il est décalé, peut-être. Parce que, malgré leur tragique parfois, les situations dans lesquelles il se met sont souvent cocasses. Mais d’autres émotions surgiront auprès de lui au fil du récit. Loin de la pitié, plutôt de l’émoi. On finit par s’accrocher à l’histoire de Spooner, ce gamin qui se sent rejeté au milieu de sa soeur et de ses deux frères, tous des petits génies, cet homme qui se laisse porter par le hasard en oubliant sa santé, ce joueur de base-ball raccommodé de partout, ce journaliste qui finit par se mettre dans les ennuis une fois de plus… Au-delà de tout, il est attachant. Le fait qu’il n’arrive pas à trouver sa place dans le monde et qu’il s’en rende malade (au point de presque bousiller la fosse septique par rejet de trop de graisse à cause de ses vomissements) vont nous faire nous poser des questions sur les rejetés de la société.

Calmer, son beau-père, discret et réservé mais qui va protéger son fils adoptif de son aptitude à attirer les problèmes et à les créer, souvent en vain, va apporter une dimension encore plus tendre au récit. Serais-ce lui, ce véritable héros caché derrière les pages ? Peut-être, bien que sa scène d’apparition ne nous indique pas un statut de héros véritable…

Au-delà des émotions que vont nous procurer les personnages, Pete Dexter nous surprend par son écriture. Son récit se présente sous la forme d’un roman-fresque classique, d’un style académique très bien géré. Sauf que sa plume va s’envoler pour nous emporter dans des délires de tous genres pour provoquer notre rire, encore une fois. Effet réussi dès les premières pages : chapitre 2, première lignes, suite au récit de la naissance de Spooner et de l’information que le jumeau de Spooner né avant lui n’a pas survécu à l’accouchement, « pour des questions de ton et de syntaxe, sans parler de bon goût (pas facile, il est vrai, de caser un bébé ordinaire et un bébé mort dans le même paragraphe sans leur casser leur effet à tous les deux), la naissance de Spooner resta à l’écart du compte rendu des arrivées et des départs locaux » (p14). Des formules comme celles-ci fourmillent le texte d’un bout à l’autre, apportant un sourire au lecteur face à la surprise qu’elles produisent inévitablement au coeur d’une écriture autrement très classique et neutre.

Ce sont tout de même les situations, des bêtises d’enfant de Spooner et de leurs conséquences à la scène finale tout simplement hilarante, en passant par une opération à l’anesthésie ratée, une découverte de corps dans la bouche d’un chien vorace, l’immersion catastrophique du cercueil d’un politicien et bien d’autres, qui font qu’on ne peut être que plié. Certains pensent que c’est horrible ? Eh bien, non, pas chez Pete Dexter qui sait mettre le ton qu’il faut pour ne provoquer que le rire chez le lecteur quand il le veut. L’émotion en soupape est elle aussi présente par le bon vouloir de l’auteur, qui a su de plus la cacher derrière l’humour apparent de sa langue, de son personnage et de ses péripéties.

C’est aussi un regard sur la société que nous offre Spooner. Son décalage avec elle et sa capacité à la bouleverser partout où il passe lui font porté un regard critique sur elle. Enfant, ce sont les règles qui la régissent et auxquelles il doit se soumettre qui l’indigne : il ne comprend pas en quoi les bonnes manières devraient être respectées par lui alors que les adultes sont les premiers à ne pas les respecter, ni pourquoi il devrait obéir à sa mère quand il ne voit pas l’utilité de ses interdictions. Il sera également sensible au racisme et à toute l’idiotie qu’il trouve dans cette idée. Adulte, ce sont les relations humaines qu’il va explorer, en recherche de la compréhension de toute l’hypocrisie présente dans les rapports les uns aux autres, lui qui est incapable d’en avoir.

Bref, un livre lucide et drôle mais avant tout passionnant, à l’écriture maîtrisée mais à l’humour déjanté. Le récit d’une vie qui traverse le XXe siècle et les Etats-Unis à la recherche d’une plus grande humanité, et peut-être d’un sourire du lecteur.

Spooner

de Pete Dexter

traduction d’Olivier Deparis

10 Février 2011

 

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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13 commentaires pour Spooner de Pete Dexter

  1. Valérie dit :

    Je viens de lire un très bon roman de cette maison d’édition: Les madones d’Echo park. L’as-tu lu? A demain, Constance! J’ai vu qu’il y avait aussi un stand Babélio (avec un marque-page déjà collector). Si tu préfères qu’on s’y retrouve, maile-moi.

  2. Yspaddaden dit :

    Je viens de lire « Cotton Point », dénué de toute émotion, si ce n’est le désespoir devant tant de personnages méprisables. C’est froid et implacable, mais très fort.

    • constance93 dit :

      Spooner est bien différent à ce qu’il paraît.
      mais je pense que si tu as aimé le style de Pete Dexter, il te plairait.

    • lorenztradfin dit :

      « Spooner » et « Cotton Point » n’ont RIEN à voir. « Cotton Point » est d’une observation froide, implacable, comme tu dis, tendue à l’extrême, matériau farpait pour un bon film noir….Dans « Spooner » il y a la vie qui s’écoule, les diverses étappes, avec changement de style, adapté à la situation, de l’humour…

      • constance93 dit :

        merci pour ces précisions. je n’ai pour ma part que lu Spooner pour l’instant, en appréciant beaucoup. j’hésite à me lancer dans ses romans précédents, ça a l’air tellement différent !

  3. liliba dit :

    Un auteur que je ne connais pas du tout, mais tu me tentes bien !

  4. Valérie dit :

    J’espère que tu rentreras bien et que tu as passé un bon week-end. Je suis ravie de notre rencontre mais c’est dommage, on a mangé au même endroit au même moment et je ne t’ai vue qu’à la sortie (et encore, c’est mon mari qui m’a dit: « C’est pas ta copine? »). On aurait pu manger ensemble. Zut…

    • constance93 dit :

      oui, moi pareil : je ne t’ai vu qu’à la sortie, et comme tu étais à deux files d’écart, je n’ai pas osé t’aborder. mais l’année prochaine on partagera un repas sûrement 🙂

      autrement, je suis bien rentrée, j’ai passé un très bon week-end et j’ai moi aussi été très contente de te rencontrer. à la prochaine !

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  6. Nelfe dit :

    De cet auteur, j’ai lu « Un amour fraternel » que j’ai adoré. Celui ci a l’air vraiment bien aussi. Je me le note. Merci 🙂

    • constance93 dit :

      oui, et un autre de ses romans, « the paperboy », vient d’être adapté au cinéma. il est sélectionné en compétition officielle au festival de Cannes.
      Spooner est un très bon roman, tu peux y aller sans hésiter. de mon côté, il faut que je découvre plus avant cet auteur dont j’ai apprécié la plume, l’imagination et l’humour.

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