Dans la nuit brune d’Agnès Desarthe

19/21

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Un monde à part

Le dernier roman d’Agnès Desarthe, Dans la nuit brune, qui a reçu le Renaudot des Lycéens 2010, nous emporte sur les traces de Jérôme, cet être en décalage avec le monde, ce père aimant mais un peu perdu, cet époux abandonné par son épouse « parce que rien, jamais, ne l’atteignait ». D’un coup pourtant, il est saisi d’un besoin de comprendre. Les sentiments sont bien là et ils se révèlent avec la mort du petit-ami de sa fille. Pour elle mais aussi pour ce jeune homme qu’il n’a pas assez connu, il va tenter de comprendre ce qu’il s’est passé, tout en ne s’attendant pas à se mettre en quête de lui-même.

Pour l’aider et le pousser un peu dans sa tâche, un autre personnage va apparaître, l’inspecteur Alexandre Cousinet, un ancien flic qui a l’intention de vérifier une thèse farfelue sur les disparitions d’adolescents dans le milieu rural. Le petit village de Franche-Comté dans lequel Jérôme vit avec sa fille et dirige une agence immobilière semble le lieu idéal avec la disparition d’une adolescente quelques mois auparavant et le décès d’Armand, le petit-ami de sa fille.

Ce personnage qui est au bord du réel avec un destin pas comme les autres, une enfance comme séparé du temps et une personnalité hors normes va nous emporter dans un autre monde. Son histoire, presque un conte, nous est dévoilée peu à peu au fil du récit : ses parents communistes, son statut d’enfant-trouvé, sa vie dans les bois les trois premières années de sa vie qu’il n’a jamais connu. Ce sont ces trois années qui sont dans ses pensées depuis toujours et ressurgissent au moment du récit. Jérôme est un personnage en quête de lui-même, et le fait qu’il soit un adulte plongé dans cette recherche ne le rend que plus émouvant.

Il va ainsi fantasmer ces trois années de vie, et s’interroger tour à tour sur sa mère biologique et sur ses parents communistes tout aussi mystérieux. Bien qu’ils aient été aimants, attentionnés et ont fourni une bonne éducation à Jérôme, un mystère s’installe autour d’eux. Eux qui étaient qualifiés d’originaux partout où ils allaient, et ils allaient partout, n’ont jamais rien révélé d’eux à leur fils adoptif.

Ce sont des questions que va se poser Jérôme tout au long du récit, des questions sans réponse pour la plupart. On se demande comment il va s’en sortir, surtout quand on est aussi perdu que lui. Pourtant il ne nous inspire pas pitié, pas plus que sa fille Marina qui doit surmonter la mort de son premier amour. Agnès Desarthe a trouvé le ton juste pour ne pas tomber dans le pathos mais apporter l’émotion simple et pure.

Derrière cette intrigue où la mort d’un adolescent invite un adulte à se retourner sur lui-même, ce sont plusieurs thèmes qui sont abordés par Agnès Desarthe : le deuil, l’amour, les relations parents/enfants, l’homosexualité, l’héritage, l’adoption, l’avortement… Tout cela, et d’autres encore, est abordé dans le roman, parfois de manière très synthétique et presque artificielle, plus souvent de manière courte mais puissante, à travers la tirade d’un personnage, des réflexions de Jérôme ou encore derrière des attitudes et des atmosphères que l’auteure pose avec brio. Parfois, la réflexion est présente d’un bout à l’autre du roman, comme pour le deuil et la relation parents/enfants où les histoires des différents personnages se répondent sur ces thèmes qui finalement donnent à l’intrigue toute son unité.

Au final, le récit va être de moins en moins vraisemblable entre l’histoire de Jérôme qui ressemble plus à une légende s’apparentant à celle du Livre de la jungle comme ses parents adoptifs le lui font eux-même remarqué quand il est enfant et la résolution totalement imaginée de la mort du petit-ami de sa fille. Mais, face à la manière très humaine dont Agnès Desarthe aborde des thèmes très durs au sein de son récit, ce n’est peut-être pas la vraisemblance qui importe le plus, mais bien les idées et les réflexions que le récit apporte au lecteur.

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Un passage que j’ai beaucoup aimé, où il s’agit de révéler la relation qu’entretient Jérôme avec la nature depuis ses trois premières années de vie en tant qu’enfant des bois :

« entraîné dans la descente, il roule sur lui-même, en long, en boule, les membres tantôt repliés, tantôt étendus, projetés loin du tronc…Il rebondit, perd la tête, oublie qui il est, les narines réjouies par le parfum des feuilles pourrissantes, les yeux fermés, le coeur serré pourtant parce que lui qui ne se souvient de rien se rappelle comment il a appris à se déplacer parmi les éboulis, dans les anciens lits de ruisseau, au sommet des ronciers »

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Dans la nuit brune

d’Agnès Desarthe

ed de l’Olivier

19 Août 2010

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A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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3 commentaires pour Dans la nuit brune d’Agnès Desarthe

  1. morgouille dit :

    Ce roman faisait partie de la sélection du prix IPPI, pour lequel j’étais jurée. Je suis plus mitigée au final… J’ai trouvé qu’elle s’éparpillait trop dans des digressions, que l’histoire y perdait en cohérence et j’ai trouvé le pseudo-conte presque inapproprié. Et pourtant, j’ai beaucoup aimé le style, très poignant !

    • constance93 dit :

      oui, c’est très bien écrit.
      et moi, j’ai beaucoup aimé les aspects que tu as trouvé inappropriés, cela aérait le récit et permettait de nous emporter sur d’autres terrains pour les digressions, et l’univers du conte, pas très présent au final, ne m’a pas dérangé. je trouve que cela a laissé un peu de place à l’irréel (et à l’imagination pour un personnage qui en manque terriblement).

      le nom de ton prix est sympa, je vais me renseigner dessus 🙂

  2. Ping : Agnès Desarthe, Dans la nuit brune | Lettres exprès

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