L’alcool et la nostalgie de Mathias Enard

Au coeur de la Russie avec Mathias Enard

Publié aux éditions Inculte, L’Alcool et la nostalgie est le dernier livre de Mathias Enard. Qu’attendre de cet auteur après son épopée contemporaine Zone qui nous emporte jusqu’en Italie et son dernier roman Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants qui nous transporte à Istanbul au XVIe siècle ? Énormément, car les deux ouvrages ont eu un énorme succès critique, avec plusieurs prix littéraires (livre inter pour Zone, Goncourt des lycéens pour Parle-leur…) et un bon accueil dans la presse. Pourtant, L’Alcool et la nostalgie est un tout petit livre de moins de cent pages et au format original.

Tout petit dans le nombre de pages, peut-être, mais sûrement pas dans la qualité, dans le temps de lecture et dans le voyage qu’il nous offre. L’Alcool et la nostalgie nous emporte en effet en Russie, dans le transsibérien entre Moscou et Vladisvostok auprès de Mathias. Il ramène le corps de son ami Vladimir dans son village natal. Ce voyage qui n’en finit pas laissent les souvenirs envahir tout l’esprit du narrateur au rythme langoureux du train. Mathias, Vladimir et Jeanne sont les seuls personnages du récit. Jeanne est au centre de leur amitié et de leur histoire d’amour qui ne pouvait survivre qu’à trois. Ils ne sont réunis que dans les souvenirs de Mathias. Sa traversée en transsibérien, il la fait « seul avec Vladimir qui ne parle pas, seul avec les souvenirs, l’alcool et la nostalgie (…), seul avec des phrases, des vers, des souvenirs » (p21).

Dans ce paysage qui avance à toute allure mais également dans une sorte de pesant immobilisme, Mathias parle à Vladimir comme il ne l’a jamais fait. Il lui raconte leur histoire de son point de vue, sans tâche et sans secret : « nous n’en avons jamais parlé, tu t’en rends compte ? Il faut que nous soyons dans un train qui vogue vers la Sibérie pour que cela revienne, les premiers temps, Moscou, nous haïr au départ comme deux chiens qui vont devoir partager un territoire et puis, comme deux chiens, arpenter la ville l’un derrière l’autre, boire et fumer » (p40). Il fallait que son ami disparaisse pour qu’il lui raconte tout honnêtement. L’écriture est brutale, heurtée, vibrante. On a l’impression de boire un shooter de vodka. C’est puissant, déchirant, hurlant et en même temps délicieux : « comme moi, tu savais que tu perdais Jeanne, qu’elle construisait son chemin dans la vie bien plus droit que nous, à la pelle, à la hache, elle se donnait la force de ses rêves » (p75). Le rythme est vif et tranchant, les images sensibles et belles, parfois jusque dans leur dureté.

Mathias Enard va également nous parler de littérature de manière hallucinante et surtout halluciné à travers son personnage. Tolstoï, Dostoïevski, Kerouac, Tchekhov, Nabokov, Isaac Babel, Cendrars et d’autres apparaissent au fil des pages comme des références pour le personnage et ils imprègnent l’écriture de l’auteur. On trouvera également des passages sur des livres ou sur la littérature en général de toute beauté :

« (…) Les livres (…) sont bien plus dangereux pour un adolescent que les armes, puisqu’ils avaient creusé en moi des désirs impossibles à combler » (p34),

« cette langue inouïe, répétitive jusqu’à l’hypnose, méchante, incantatoire, d’une méchanceté, d’une méchanceté hallucinée » (p39, à propos d’un livre de Thomas Bernhard)

L’oeuvre de fiction est brouillée par Mathias Enard qui créé un personnage écrivain qui porte son prénom pour dessiner un être torturé et presque détruit par la vie : « vingt ans quand j’ai lu ce livre [de Thomas Bernhard] Vlad, vingt ans et j’ai été pris d’une énergie extraordinaire, d’une énergie fulgurante qui a explosé dans une étoile de tristesse, parce que j’ai su que je n’arriverais jamais à écrire comme cela, je n’étais pas assez fou, ou pas assez ivre, ou pas assez drogué, alors j’ai cherché dans tout cela, dans la folie, dans l’alcool, dans les stupéfiants, plus tard dans la Russie qui est une drogue et un alcool, j’ai cherché la violence qu’il manquait à mes mots, Vlad » (p39).

Ce sont trois personnages désespérés que l’on rencontre dans les incroyables souvenirs que Mathias confie à Vladimir pendant son trajet. Trois amis et trois amants rencontrés entre Paris et Moscou qui se sont enfermés dans une histoire de drogues et d’alcool. Les propos de Mathias à son ami disparu sont rempli d’une émotion rare : « tu t’es laissé aller à l’accident, aux risques de la vie jusqu’à en crever, parce que tu ignorais comment en sortir de cette histoire » (p75), « nos songes d’enfants devenaient petits à mesure que nous grandissions, ils étaient courts, infimes, et restaient vains, contraints, encerclés comme ces petites tombes sibériennes » (p75). La mort de Vlad va détruire ses deux amis plus encore que la drogue ne le faisait. On se demande comment Jeanne et Mathias tiennent debout alors qu’ils ne sont même pas réunis dans leur peine. Le voyage et la douleur sont des solutions provisoires pour eux.

Derrière ce récit halluciné, rempli d’émotions et de douleur, apparaît la Russie, ce pays froid dans lequel des junkies se perdent chaque jour, mais aussi ce pays aux grands écrivains, au froid glacial, à la vodka qui est « l’eau de la vie et de l’oubli », aux tsars et aux villes magiques et désenchantées.

Un livre qui nous emporte au coeur de la Russie mais surtout au coeur de la douleur humaine pour un moment de lecture chargé d’émotion. Un livre grandiose, d’une sensibilité rare et d’une écriture magnifique.

L’Alcool et la nostalgie

de Mathias Enard

ed Inculte

2 Février 2011

 

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
Cet article, publié dans 1 coups de coeurs, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

24 commentaires pour L’alcool et la nostalgie de Mathias Enard

  1. Gwenaelle dit :

    Difficile de passer à côté après un tel billet!

  2. kathel dit :

    Je pensais à Cendrars au début de ton billet… ce livre semble très fort, je le note.

  3. morgouille dit :

    Quel magnifique billet ! Il faut absolument que je découvre cet auteur, j’ai l’impression d’être en retard d’une guerre après le succès de Parle-leur… que je n’ai toujours pas lu !

    • constance93 dit :

      pas d’urgence, ce sont des livres à déguster. mais n’oublie pas le nom de cet auteur, il est fabuleux🙂
      et repasse partager tes émotions quand tu auras lu un de ses livres surtout !

  4. Valérie dit :

    Hum hum, je te soupçonne de ne pas être objective quand il s’agit de Matias Esnard!

    • constance93 dit :

      qui a dit qu’il fallait l’être ?🙂
      non, honnêtement, L’alcool et la nostalgie est un autre très bon livre de mathias enard, plus court, sûrement écrit plus rapidement que Parle-leur…, mais toujours aussi bien écrit, d’une très grande richesse et avec de l’émotion qui passe dans les mots, les pénètre et les transperce. mais bon, c’est en toute subjectivité, comme d’habitude😉

  5. gambadou dit :

    moi qui ai tant aimé son dernier roman, je ne peux pas passer à côté de ce billet !

  6. Sevàn dit :

    Je viens finir le livre et partage l’avis de Constance. Ce livre est d’une beauté entêtante, et d’une bouleversante délicatesse. Je l’ai repris du début dès l’avoir terminé pour replonger dans la langue et les images, dans le souffle et le trouble, les brûlures du froid et cette façon incendiaire de ponctuer sans interrompre jamais le flot du souvenir et du paysage. C’est court, intense, et tout simplement magnifique.

    • constance93 dit :

      merci Sevan. j’ai aussi eu envie de le relire, même si je n’en avais pas l’occasion. et puis je l’ai déjà prêté à un ami pour qu’il le lise, alors je ne peux pas me replonger dedans dans l’immédiat.
      tu devrais parler de tes lectures sur un blog, tu es doué🙂

      • Sevàn dit :

        Si je prenais le temps nécessaire à alimenter un beau et bon blog… je ne sais pas s’il m’en resterait pour partir à la découverte de ceux des autres.🙂 J’ai eu grand plaisir à découvrir le tien : continue ! Et bonnes lectures !

  7. Leiloona dit :

    Un Enard qui parle en plus de Russie ! Mais il faut absolument que je le lise !😮

  8. noann dit :

    Ah là, il faut absolument que je me le procure
    J’aime Mathias E, et j’aime les livres qui évoquent la douleur et l’âpreté de la vie.

  9. Yv dit :

    Je n’ai toujours pas lu M. Enard, mais je crois que c’est une quais faute professionnelle !

  10. A mesure que je visite ton blog, ma wish list prend des proportions délirantes… ;-D
    Celui-ci y va directement, c’est un thème que j’ai envie d’approfondir (décidément, je suis marquée par Guenassia, tout ce qui touche la russie et les pays de l’est me touche…)

    • constance93 dit :

      c’est une manière totalement différente de l’aborder qu’a Mathias Enard. Plus complexe en un sens, car il y a un grand jeu autour des références et un grand travail sur le non-dit (qui ne sera exprimée à aucun moment, contrairement à Guenassia). je suis la première à avouer que je n’ai pas tout saisi, tout en étant très sensible à la beauté du texte et l’émotion qui en ressort. mais je te le conseille !
      lecture liée également à la Russie (et que je commence tout juste) : Liminov d’Emmanuel Carrère.

  11. June dit :

    Pour moi enorme parrallèle entre l’âme de la russie et l’âme des personnages.
    Mon article => http://labibliothequedejune.over-blog.com/article-l-alcool-et-la-nostalgie-mathias-enard-90687492.html

  12. Ping : Bilan 2011 | petites lectures entre amis

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s