Les Hommes Sirènes

Cauchemar des origines

Dernier roman de Fabienne Juhel, Les Hommes Sirènes nous entraîne au côté d’Antoine sur les traces de son passé. « L’homme », comme il sera souvent appelé tout au long du récit, a « les mots de son cardiologue en travers de son coeur ». Un caillot, un caillou qui peut mettre fin à sa vie à tout moment. C’est un retour aux origines qu’il se propose de faire quand il l’apprend, quittant femme et enfant. Le poète disparaît.

Alors qu’il avance au hasard des messages de sa pierre d’aventurine, nous découvrons l’enfance d’Antoine parmi les deux Ténébreux dans la maison aux cent treize fenêtres et aux trois dogues. Son enfance aurait pû être dès lors « la fable d’un enfant cendrillon tombé des nuages qu’un Sorcier recueille », seulement celle-ci est beaucoup plus compliquée. Nous l’abordons par petits morceaux, et cette réalité complexe au bord du conte et de l’irréel nous envoûte et nous terrifie. Nous comprenons mieux le personnage d’Antoine et ce qu’il se cache à lui-même, l’acte irréparable qu’il a commis huit ans auparavant à la naissance de son fils Tony, finit par  nous être révélé. C’est avec lui que nous nous posons des questions auxquels des êtres eux aussi à l’orée du réel et qu’Antoine rencontrera dans son périple sauront répondre.

Les liens entre les personnage s’éclaircissent dans l’horreur au fil du récit. Ce « couple » que constitue les jumeaux Eckert, ce couple alpha, refuse d’apprendre l’amour a l’enfant, le traite comme un trophée  et veux faire de l’enfant indien le prochain alpha. Ils n’hésitent pas à raconter à l’enfant les camps de la seconde guerre mondiale, les expériences, l’horreur qu’ils ont vécu alors qu’ils étaient eux-même des enfants.  L’autre cauchemar d’enfance auquel nous faisons face est le récit de l’adoption d’Abhra/Antoine en Amazonie, la valeur marchande d’un enfant, la satisfaction d’Eve Eckert de voir la mort d’une mère et du jumeau d’Abhra lui permettre d’acheter un fils à un père pour que celui-ci nourrisse ses filles. L’ensemble des scènes entre Antoine et ses parents adoptifs sont voilées derrière une noirceur qui sous-tend tous les échanges entre eux. A l’inverse, les souvenirs du Sorcier, malgré le mystère qui entoure ce personnage à l’orée du monde, sont remplis d’une douce complicité, celle d’un homme qui enseigne le monde, sa beauté et sa réversibilité, à un enfant.

Traînant son passé derrière lui, l’homme avance, se rapprochant peu à peu de ce passé non-assumé, partant sur ses traces (la maison de son enfance, des bois, Eugénie…) pour enfin pouvoir voir la mer, celle qu’il ne pouvait voir que comme une figurante « tant qu’Eux seraient dans le décor ».

L’humanité et l’horreur ne sont jamais très loin l’un de l’autre dans le récit de Fabienne Juhel. Son personnage principal contient un peu des deux tandis que des figures dans son enfance comme dans sa vie d’adulte vont plus clairement prendre position pour l’un ou pour l’autre. L’écriture se nuancera en fonction du mystère ou de la clarté qui émanent des moments et des personnages, tout en restant toujours éblouissante, parfaitement maîtrisé, jamais loin de l’un ou de l’autre. La magie de la langue émane des Hommes Sirènes, prête à révéler l’indicible.

« Maintenant, c’est là, tapi dans l’ombre, en planque dans ses intestins, sous le boisseau de ses entrailles. Prêt à en découdre. Un truc viscéral, comme on dit. » p12.

« Des fenêtres donc, en pagaille, l’enfant pour s’échapper de Leur indifférence, et Eux, de l’obscénité des mots d’amour. » p34

« l’enfant avait grandi comme un arbre et parlait comme un livre »

Les Hommes Sirènes est un livre doux et puissant à la fois qui révèle le talent d’une auteur. L’histoire d’Antoine, complexe et dure, nous raconte finalement une aventure humaine sur les traces de son passé pour mieux se comprendre. Une belle réussite et une écriture toujours aussi efficace, sachant  montrer la complexité du monde et des sentiments d’une manière presque magique.

Les Hommes Sirènes

de Fabienne Juhel

ed du Rouergue

5 Janvier 2011

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du même auteur : A l’angle du renard (2009)

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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12 commentaires pour Les Hommes Sirènes

  1. Gwenaëlle dit :

    Je me suis laissée porter par son écriture que je goût comme un bon vin. Un des meilleurs romans de l’année pour moi…

  2. Gwenaëlle dit :

    goute avec un « e » si tu peux corriger… Merci!

  3. valérie dit :

    Toujours pas de billet sur le swap…

  4. Richard dit :

    Bonjour Constance,
    Très bonne chronique qui me donne le goût de découvrir cette auteure et ce roman. Elle semble avoir un style particulier …
    Tu me conseilles celui-ci pour commencer ma découverte ou si un autre titre serait plus approprié ?
    Merci
    Amitiés

    • constance93 dit :

      non, celui-ci est très bon, je n’ai lu que deux livres de cette auteur, bretonne tout comme moi, et si l’autre (A l’Angle du renard) est bien, celui-ci est encore mieux.

  5. Juhel dit :

    Bonjour et merci Constance pour cette remarquable chronique sur mes Hommes Sirènes. J’aime surtout quand par dessus l’histoire, on est sensible à l’écriture. C’est un « rendu » inspirée et je suis heureuse de ne pas décevoir une jeune lectrice qui s’exprime si bien, et sait lire des romans aussi variés. Moi, aussi, je préfère les Sirènes au Renard, mais je sais que A l’angle du Renard est un roman plus abordable.
    Merci encore à toi, et à bientôt sous ce même ciel.
    Fabienne J.

    • constance93 dit :

      merci à toi de passer lire ma chronique de ton livre. j’ai eu du mal à trouver mes mots pour parler de ton livre, il m’a fait réfléchir et pour autant mes idées ne sont pas au clair. j’en ressors avec des ressentis, comme tu sais si bien les transmettre par ton écriture, et je trouve cela assez dur de témoigner d’un ressenti quand il est fort. alors j’ai plus ou moins abandonné pour les donner en vrac, sans réelle cohérence, juste dans le but de montrer que j’en avais eu une lecture personnelle, que ton roman était tellement riche que j’étais sûrement passé à côté de beaucoup de choses, mais que ce n’est pas grave, parce que ce que j’ai saisi est déjà important pour moi-même.
      plus quelques éléments pour donner envie de le lire, c’est le but de chacune de mes chroniques. j’espère que ça marchera pour celle-là.

  6. Juhel dit :

    Désolée, je fais des fautes même à mon nom d’auteur, inspiré sans « e », oui bien sûr, mais je pensais à celle qui a écrit la chronique. Et puis, hein, je suis fatiguée de mon lundi, trop de soleil breton…
    Fabienne J.

  7. Muraille dit :

    Je remercie Constance pour ce bel article sur « les hommes sirènes » que je relie en ce moment même pour la seconde fois…
    Tous les romans de Fabienne Juhel sont assurément une expérience hors du commun, que je ne saurais que vous recommander vivement.
    … à noter la sortie de son prochain « Julius aux alouettes » à paraitre le 5 mars 2014, qu’il me tarde d’avoir entre les mains😉

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