La Vie très privée de Mr Sim de Jonathan Coe

L’épopée sans héroïsme de Mr Sim

Jonathan Coe, romancier émérite anglais reconnu pour son humour et ses portraits acides de la société, propose dans son dernier roman une vision du monde contemporain pour le moins acide. C’est en effet à la société anglaise, mais aussi occidentale en général, qu’il s’attaque avec La Vie très privée de Mr Sim.

Comment présenter ce personnage sous un bon jour ? Maxwell Sim, Max pour les intimes, est le comble de l’inintéressant : responsable d’un service après-vente dans un grand magasin, abandonné par sa femme et sa fille, en dépression depuis quelques mois, presque quarante-huit ans, seul. Un raté sans originalité, pour ainsi dire. Cependant, l’auteur va nous malmener son personnage d’un bout à l’autre du récit, au fil des rencontres qu’il va faire. Ses erreurs à répétition le rendent presque attachant, ou du moins sommes nous attiré par la suite de ses aventures : après avoir fuit de chez son père en Australie sans avoir réglé ses problèmes avec lui, Max se voit proposer une offre d’emploi par un de ses amis : traverser le Royaume-Uni jusqu’au nord de l’Ecosse, aux îles Shetlands, pour distribuer des brosses à dent écologiques.

C’est donc l’histoire d’un homme terriblement banal et un peu malmené par la vie dont il ne semble pourtant pas profiter que nous raconte Jonathan Coe. Le ton est léger, les situations hilarantes et la construction du récit très artificielle. En effet, Jonathan Coe va alterner le récit que nous « écrit » Maxwell Sim avec ceux d’autres personnages sur lesquels il va tomber au fur et à mesure de son voyage : une nouvelle de sa femme racontant un évènement marquant de sa vie et que celle-ci lui a envoyé par courriel pensant le faire lire à un autre, une lettre d’un certain Clive racontant une autre fausse épopée à sa nièce, les Mémoires de son père, le récit de la sœur d’un ami d’enfance l’évoquant et évoquant l’atteinte à la vie privée… Le récit se construit de telle manière que le personnage (comme le lecteur, pour le moins surpris par sa tournure) découvre une nouvelle réalité qu’il n’aurait jamais pu imaginer auparavant.

Sous cette fluidité et cette construction claire du roman, Jonathan Coe cache tout son talent ironique. On ne le mesure dans ce roman qu’à l’aune de la dernière page du récit, même si nous avons conscience assez souvent d’être manipulé, un peu comme Max qui par un simple voyage qu’il décide de faire se retrouve embarqué dans l’histoire de son passé, lui qui déjà ne s’en sortait pas avec le présent et cherchait à voir le futur. Les rencontres sont fortuites et s’enchaînent à un rythme rapide et d’une manière entre hasard et manipulation (ce qui donne un côté artificiel totalement assumé par Jonathan Coe qui veut nous montrer que nous sommes bien ici dans un roman, une pure fiction, « toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite » selon la formule adéquate). La vie de Mr Sim est comme orchestré d’un bout à l’autre, le marionnettiste restant pourtant invisible, ou alors très discret.

L’ironie est également présente dans le portait au vitriol de la société contemporaine qu’il nous offre par l’entremise du récit de Mr Sim. Les liens familiaux, l’ultra-capitalisme, les firmes multinationales, l’uniformisation mondiale, les dérives d’internet, l’individualisme, la perte de sens, la solitude dans l’ère de la communication… C’est une véritable satire sociale que nous propose Jonathan Coe par l’intermédiaire d’un personnage totalement inscrit dans cette société désespérée et désespérante.

La Vie très privée de Mr Sim est ainsi un nouveau très bon roman de Jonathan Coe, totalement ancré dans le présent. La satire sociale est réussie, tout comme l’intrigue dont le côté artificiel et saugrenu nous amuse plus qu’il ne nous déplaît. L’humour est à s’en détacher les dents et Mr Sim est, contre toute attente, l’antihéros idéal de ce roman sur les années 2010. Le monde avance, la littérature aussi.

La Vie très privée de Mr Sim

de Jonathan Coe

ed Gallimard

20 Janvier 2011

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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20 commentaires pour La Vie très privée de Mr Sim de Jonathan Coe

  1. Richard dit :

    Bonjour Constance,

    J’aime beaucoup Jonathan Coe. Et son dernier roman est très tentant !!! Comme je croule sous les lectures à faire dans un jury … Je le note et à sa sortie en poche, je me paierai ce plaisir …

    Bonne journée à toi, chère amie !!!

    • constance93 dit :

      emprunte-le autrement 😉 enfin, si tu croules sous d’autres lectures plus urgentes, ce n’est peut-être pas une bonne idée, même si ça se lit vite et c’est un bon moment de distraction…

  2. amaryllis dit :

    Du coup il me tente bien : humour, satire sociale. Pareil soit je l’achète en poche à sa sortie soit je le guette à la biblio.

  3. Gwenaëlle dit :

    Ton billet me donne envie de l’emprunter de nouveau. Ben oui, je l’avais pris mais je n’ai eu ni le temps ni vraiment le désir de le lire… J’ai un peu peur, parfois, des traductions anglais/français qui rendent le récit lourd…

    • constance93 dit :

      surtout que ce n’est pas le traducteur habituel de Jonathan Coe… là, le récit m’a semblé très léger, sans moment de pesanteur, mais de là à dire que c’est une bonne traduction sans rien y connaître, je ne peux pas te dire. mais ça vaut le coup de tester, non ?

  4. Valérie dit :

    Je viens de découvrir cet auteur avec La maison du Sommeil. J’ai aussi envie de lire La Pluie avant qu’elle ne tombe. Ca avance les révisions (bon courage)?

    • constance93 dit :

      les révisions avancent entre les lectures. enfin, disons plutôt pour faire bien que les lectures avancent au milieu des révisions. La nuance est subtile, mais elle place les révisions comme une priorité, alors ça fait mieux 😉
      deux livres de lui que je n’ai pas encore lu. paraît-il qu’il y a plus d’émotion dans ces deux-là… je te conseille aussi Testament à l’Anglaise, excellente satire sociale sur les années Thatcher, et hilarant.

  5. Delphinesbooks dit :

    En grande fan de Coe, je me suis précipitée sur cette lecture lors de sa sortie en vo, et bien, j’ai été pour ma part déçue, j’ai trouvé ce livre bien plus anecdotique que les autres.

    • constance93 dit :

      il est vrai que La Vie très privée de Mr Sim est plus « léger » que ces précédents romans, mais je trouve de mon côté que cela a rendu ce livre agréable tout en ne le plaçant certes pas dans ses meilleures publications. pense à quel point c’est dur de rendre compte de la société actuelle et les partis pris de Coe se comprennent, je trouve.

  6. Yv dit :

    Quelles longueurs en début de livre. J’ai été passablement agacé par une suite de digressions autant inutiles que pas drôles. Heureusement, la fin est très bien, mais le même livre avec 150 pages de moins ce serait parfait !

    • constance93 dit :

      peut-être, peut-être pas. j’ai trouvé que les digressions se lisaient bien de mon côté, même si elles manquaient parfois d’intérêt.
      et la fin est vraiment bien, c’est vrai 🙂

  7. Anne dit :

    Moi aussi j’attends la sortie en poche !! J’adore Jonathan Coe.

  8. Krol dit :

    J’aime beaucoup ta critique et je partage complètement ton point de vue sur ce roman. J’ai aimé être manipulée par l’auteur…

  9. Je l’ai lu en tant que grande fan de Coe, et je n’ai pas été déçue. J’ai retrouvé avec plaisir l’humour grinçant qui m’avait un peu manqué dans ces derniers bouquins. Et l’aspect « vision sociétale » qui se retrouve dans tous ses livres était bien présent, et comme toujours intelligent.
    Je n’ai pas tout à fait le même ressenti que toi vis à vis de Maxwell, je l’ai vite trouvé attachant. Pour moi, ce n’est pas un être banal, au contraire, mais de quelqu’un qui a un rapport pathologique avec les autres. Et qui souffre de solitude. Je trouve qu’il a des réactions hors du commun, il est tout de même content de se faire voler son téléphone portable !
    Quant à la construction narrative, je pense comme toi que c’est voulu, cet auteur adore jouer avec la construction de ses récits, le schéma est souvent très original. Le « jeu du chat et de la souris » entre l’auteur et le lecteur m’a bien plu.
    Bref, tout comme toi, j’ai beaucoup aimé, et j’adhère totalement au dernier paragraphe de ta chronique 🙂 !

    • constance93 dit :

      oui, c’est vrai que Max n’est pas si banal que ça, même s’il m’est apparu un peu comme ça au début. pour moi, c’était le portrait d’un homme qui n’arrivait pas à s’accorder avec le monde autour de lui et en même temps était enfermé dedans.
      mais c’est vrai qu’il souffre d’un rapport pathologique aux autres et qu’il souffre de solitude. il a des réactions hors du commun mais en même temps il a un conformisme de façade (dans son envie de rester à sa place dans sa petite ville et dans son petit boulot tranquille par exemple) qui m’a un peu agacé.
      on reste d’accord sur l’ensemble si tu tombes d’accord avec moi sur le dernier paragraphe 🙂

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