Des vies d’oiseaux, de Véronique Ovaldé

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Le monde en cage

Les Vies d’oiseaux que nous propose Véronique Ovaldé dans son nouveau roman ne sont pas celles d’aigles libres s’envolant au-dessus des cieux, mais celles de coucous volages et d’oiseaux en cage. Le contraste est ainsi saisissant entre la mère, Vida, et la fille, Paloma. Cette dernière a choisi de s’envoler auprès d’Adolfo, un jeune irigoyen qui a fui sa ville natale, la « banlieue du monde, un terrain vague entre deux échangeurs au milieu de rien ». Irigoy, Vida l’a fui elle aussi des années auparavant en se mariant au riche Gustavo Irraza, de Villanueva. Elle s’est échappée de la pauvreté et de l’autorité de sa grand-mère, mais pour atterrir dans une nouvelle prison « en or massif », une maison qui m’a fait penser plus d’une fois à celle que l’on observe dans Mon Oncle, un film de Tati, une maison dans laquelle les fenêtres ne s’ouvrent pas. La modernité et la richesse y sont affichées, mais les personnages qui y vivent sont, comme leur habitat, des illusions de famille parfaite. Vida est une femme soumise, totalement effacée derrière son mari, lui même d’une riche banalité et d’un machisme discret et sans limites, et Paloma est parti de la maison pour ne jamais revenir.

C’est d’ailleurs sur les traces de Paloma et de son amant Adolfo, deux coucous volant de nid en nid (des maisons et des appartements délogés de leurs habitants partis en vacances), que se lance le lieutenant Taïbo, qui rencontre lors de son enquête Vida. Ensemble, ils quittent Villanueva pour retourner à Irigoy, le lieu où tout semble se passer. Les deux villes s’opposent parfaitement, Villaueva la riche et Irigoy la pauvre. Les lieux sont imaginaires, et pourtant ils représentent le réel, s’en font l’écho et le reflet. Le bonheur ne semble vouloir se poser nul part dans ces contrées que l’auteur situe en Amérique du Sud (comme dans Ce que je sais de Vera Candida, son précédent roman (2009)). Villanueva n’est pas un lieu si idyllique qu’il n’y paraît, tandis qu’Irigoy reste fidèle à elle-même, elle « ne décevait pas [Vida], elle n’était pas devenue une jolie ville proprette avec usine de micro-prossesseurs en plein désert, elle ressemblait à ce dont [elle] se souvenait ». Le poids du passé et le poids du présent semblent empêcher la femme de s’envoler.

Le récit débute donc par une enquête policière, la recherche des deux jeunes coucous dont l’occupation des lieux remuent les propriétaires encagés dans leur maison de rien ou leur appartement sans jardin. Nous découvrons cependant très vite que c’est une fausse piste et que l’enjeu du roman ne réside pas ici mais dans quelque chose de plus humain, qui illustre notre capacité à nous enfermer dans une vie qui ne nous va pas et celle, plus difficile à acquérir, de s’enfuir en prenant son envol. Déjà rencontré dans un de ces précédents romans, Et mon coeur transparent (2008), cette construction séduit par la profondeur qu’en gagne le récit.

Dans ce récit, nous retrouvons Véronique Ovaldé dans tout son art : son talent à créer un monde imaginaire détaché du réel mais terriblement semblable à lui, sa construction en fausse piste, ses personnages hauts en couleurs, eux aussi très différents d’une réalité connue mais chargé d’une grande humanité qui les rend vrais, tout simplement, la poésie de son écriture… Des Vies d’oiseaux est sûrement l’un des meilleurs romans de Véronique Ovaldé. Une grande réussite qui nous fait découvrir ou retrouver l’univers au bord du réel (à la fois microcosme et monde imaginaire) et la langue poétique de la romancière.

Des vies d’oiseaux

de Véronique Ovaldé

ed de L’Olivier

18 Août 2011

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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16 commentaires pour Des vies d’oiseaux, de Véronique Ovaldé

  1. Catherine dit :

    Très belle note de lecture, Constance ! Ce roman est un de mes coups de coeur de cette nouvelle rentrée littéraire.
    Je pense qu’au niveau littéraire, L’histoire de l’Histoire, d’Ida Hattemer-Higgins te plairait.
    Bonne fin de vacances et à bientôt !

    • constance93 dit :

      je note L’histoire de l’Histoire, le titre m’interpelle déjà !
      contente de partager ce coup de coeur avec toi, autrement : l’auteure en vaut le coup🙂

  2. Noukette dit :

    Si c’est un des meilleurs, je me laisserai sûrement tenter ! J’aime beaucoup le style si particulier de cette auteure !

  3. kathel dit :

    Je n’ai pas accroché, mais alors pas du tout, à Et mon cœur transparent… je me demande si celui-ci se laisse plus facilement approcher !😉

    • constance93 dit :

      beaucoup plus : il y a la chaleur de l’Amérique du Sud qui change tout😉 Ainsi qu’une maturité de l’auteur, une évolution dans sa plume et dans sa manière d’approcher le monde à travers la fiction, quelque chose de plus engagé mais sans paradoxe de plus doux également. pour moi, Des Vies d’oiseaux est une merveille !

  4. Anne dit :

    Je n’ai jamais lu cette auteure… et elle ne m’attire pas vraiment… A la bibliothèque, peut-être, pour ne pas rester sur un a priori !!

  5. gambadou dit :

    il est sur ma LAL !

    • constance93 dit :

      tant mieux ! j’espère qu’il passera très vite dans ta PAL puis dans tes lectures lues et commentées sur ton blog : j’ai hâte de connaître ton avis🙂

  6. Ma seule tentative avec Ovaldé a été « Ce que je sais de Vera Candida » et j’avais détesté (ce qui m’arrive rarement à ce point-là). Je pense que je vais passer mon tour pour celui-ci…😉

  7. Valérie dit :

    Tu finirais par me convaincre, moi qui n’avait que modérément aimé le dernier.

    • constance93 dit :

      🙂 il est mieux que le précédent. c’est plus abouti mais on reste dans le même univers. et je me pose des questions dessus, j’espère pouvoir rencontrer l’auteur…

  8. sophie57 dit :

    comme Voyelle et consonne, je n’avais pas aimé « Ce que je sais de Véra Candida », n’appréciant ni le style ni l’histoire.Je vois sur pas mal de blog concernant cette auteure, que son style, comme tu le dis toi aussi, serait « poétique ».J’aimerais bien savoir ce que cela signifie exactement:si utiliser des métaphores à tout va, surcharger la phrase de mots inutiles , employer des images ampoulées, c’est avoir un style poétique, alors c’est sûrement son cas. Mais la poésie, est-ce cela?

    • constance93 dit :

      je ne sais pas pourquoi nous utilisons ce mot à tout va pour cette auteure. de mon côté, c’est peut-être pour sa capacité à établir un monde au bord du réel qui m’apparaît comme un travail poétique. et je trouve que oui, certaines de ses images sont poétiques. je ne sais pas trop pourquoi j’ai utilisé ce mot, il est venu comme ça, alors je ne sais pas trop comment te répondre, mis à part que l’on a tous des ressentis différents face à une écriture. pour le coup, il y a même des points de vue totalement opposés apparemment…

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