Freedom de Jonathan Franzen

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Une fresque familiale, portrait d’une Amérique contemporaine

On en parle partout, c’est l’un des grands romans étrangers de cette rentrée littéraire. C’est qu’il a déjà un titre accrocheur, une couverture très réussie, une renommée internationale et un auteur déjà reconnu pour ses Corrections, ce Freedom de Jonathan Franzen. Le succès de son nouveau roman ne se réduit pourtant pas à cela. C’est une réussite, presque un chef d’oeuvre, en tout point de vue.

Le pavé de sept cent pages intimide, et pourtant chacune des pages se lit et se savoure. Avec lui, on peut faire le test de la page 99, comme s’y aventure L’Express-Lire (par là), mais aussi de n’importe quelle autre page. De la première phrase (« Les nouvelles concernant Walter Berglund ne furent pas découvertes dans un quotidien local – Patty et lui étaient partis pour Washington deux ans plus tôt et ils ne signifiaient dorénavant plus rien pour St. Paul – mais la bonne société urbaine de Ramsay Hill n’était pas loyale à sa ville au point de ne pas lire le New York Times. ») à la dernière (que je ne vais quand même pas vous donner !), ce roman est un pur délice. Il possède une force narrative derrière la fluidité du texte, des descriptions concises et une construction épatante.

L’écriture est élégante de simplicité et de précision, comme ce passage, page 305 : « Joey la suivit, portant le sac de voyage. Au moins, il n’avait pas à s’inquiéter des scènes qu’elle pourrait faire. Elle n’avait jamais rien négocié, n’avait jamais insisté pour qu’il se donne la main dans la rue, elle ne se plaignait jamais, ne boudait pas, ne faisait pas de reproches ». La densité du roman, véritable fresque familiale des Berglund (Patty et Walter, les parents, Jessica et Joey, les deux enfants), enthousiasme de part la facilité avec lesquelles les pages se lisent. C’est à peine si nous n’avons pas l’impression de n’avoir qu’un aperçu de ce qu’est en réalité la vie dans cette famille de la classe moyenne américaine. Elle paraît pourtant simple cette famille, un homme qui repousse ses rêves pour offrir une belle vie à son épouse et leurs enfants (celle que lui et sa mère n’ont pas eu), une épouse dont le seul rêve est de vouloir devenir « une femme eu foyer et une mère exceptionnelle », et des enfants aux rêves qui se définissent selon les parents, en opposition ou en accord avec eux. Et pourtant, tout se complique, car Patty est en fait très fragile et plonge dans la dépression, tandis qu’elle aime trop  son fils Joey qui finit par renier ses parents et s’installer avec sa petite amie, tandis que Jessica, sa soeur, est presque inintéressante dans sa perfection, au point que Patty ne peut s’empêcher de moins l’aimer. Les contrastes entre les personnages, et les destins qui sont unis par le lien familial mais qui en même temps se dessinent chacun de leur côté, sont narrés à travers différents points de vue. Jonathan Franzen n’hésitent pas à multiplier ces changements, reprenant les même scènes sous différents points de vue, révélant d’autres qui éclairent le récit, donnant de l’importance ou effaçant ses personnages avant de leur redonner plus loin de l’éclat. Les flashbacks sont également nombreux, et ils permettent à l’auteur d’offrir un véritable tableau de l’Amérique moderne. Du campus universitaire de la fin des années 70 à celui des années 2000, on passe aussi dans un manoir familial à son apogée puis en ruine, une maison dans un quartier de middle west, une cabane en bois, un appartement d’artiste à Manhattan… Tous ces lieux sont le théâtre de la vie contemporaine américaine, à la fois symbole (la cabane, dernier vestige d’un lien avec la nature, menacée par une banlieue pavillonnaire) et réalité (la plupart des lieux sont d’un réalisme bluffant).

Ce qui fait la plus grande force du roman de Jonathan Franzen est peut-être la force de ses personnages. Ils sont l’écho d’une complexité humaine, et des différences qui peuvent exister entre les êtres alors même qu’ils sont liés et dépendants les uns des autres. On ne comprend pas toujours leurs choix, mais nous les suivons. Certains reflètent la vie domestique des familles américaines, enfermées dans leur petit cocon de sérénité, d’individualisme et de banalité (qui ne se réduisent pourtant pas à cela), tandis qu’il y a des engagements plus forts qui forcent au départ, ou un refus de s’installer, comme Richard, le meilleur ami de Walter et la drogue de Patty. C’est un triangle amoureux incongru que ces trois là forment, sans trop savoir qui est amoureux de qui au début. Le couple de Joey est lui aussi complexe entre l’amour qui est bien présent entre deux êtres et la destruction, l’effacement, que subit volontairement l’être qui aime. Il y a une sorte de malaise, institué par les membres eux même des couples et leurs pensées secrètes auxquelles on a accès, qui s’installe chez le lecteur. Personne n’est sur la même longueur d’onde. L’amour inconditionnel se cogne contre un amour plat, voire factice.  Toutes les autres relations vont ainsi entre les personnages, et au fil de la lecture on en observe les conséquences.

Véritable tableau de l’Amérique d’aujourd’hui et de ses acteurs, Freedom est un roman qui va en profondeur proposer une vision à la fois sociale et intime d’un pays miné de l’intérieur. N’évitant pas quelques clichés, ses personnages et leurs relations restent complexes et approchent une certaine vérité. L’émotion est au rendez-vous, tandis que de véritables réflexions sont en jeu. Un équilibre bien trouvé pour justifier ce roman à la fois touffu et ordonné, simple et complexe.

Freedom

de Jonathan Franzen

ed de L’Olivier

18 Août 2011

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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39 commentaires pour Freedom de Jonathan Franzen

  1. morgouille dit :

    Salut Constance !

    Tu donnes encore une fois très envie de découvrir les romans que tu aimes ! =)
    Je vais envoyer mon mail pour le match de la rentrée littéraire de PriceMinister, je peux te citer en tant que marraine ?

  2. Anne dit :

    Je te lis en diagonale parce que j’ai bien l’intention de lire ce pavé dont les premières pages dans Lire m’ont déjà intéressée, et j’avais adoré Les corrections en son temps ! Quand je l’aurai lu (euh, bientôt, je ne l’ai pas encore !), je reviendrai vers toi. Je me régale d’avance !

    • constance93 dit :

      tu ne l’as pas encore et c’est un pavé, mais, oui, dès que tu l’auras lu ou qu’il sera en cours de lecture, je veux bien connaître tes ressentis🙂
      j’espère que tu vas aimer autant que moi. il faut que je marque Les Corrections dans ma liste de livres à lire de mon côté

  3. Anne dit :

    C’est encore moi… j’ai fait aussi la demande pour le partenariat priceminister, et je t’ai citée comme marraine. Devine quel livre j’ai choisi ??

    • constance93 dit :

      je crois que son titre est juste au-dessus, en haut de la page😛
      c’est une bonne économie de faite : 24€ le roman, heureusement que maman a participé pour cette fois, sinon je serais peut-être passée à côté

  4. gambadou dit :

    j’avais vu des bonnes critiques de ce livre, tu confirmes donc que c’est un auteur à lire lors de cette rentrée. Tu fais quoi cette année (si ce n’est pas indiscret !)

    • constance93 dit :

      si tu en as le temps, oui, Jonathan Franzen est un auteur à lire, et je conseille son Freedom à défaut d’autre chose car je n’ai pas encore ses Corrections, qui apparemment valent le coup aussi. Yspadadden en parle vers là si ça t’intéresse : http://yspaddaden.wordpress.com/2011/08/22/les-corrections-jonathan-franzen/ . en plus, ces critiques sont tellement biens que c’est du quasi professionnel, je suis vraiment admirative.
      autrement, je démarre l’hypokhâgne lundi. comme ce mot ne veut strictement rien dire (et a un plus été inventé par des étudiants en prépa scientifique pour débiliser leurs collègues littéraires), peut-être que classe prépa Lettres Sup aura plus d’écho. je continue à peu près toutes les matières que j’ai fait cette année en terminale (litté, histoire, géo, philosophie, anglais, espagnol, latin), plus le grec. je voulais pas choisir entre tous ça, et je me dis qu’une formation générale poussée ne peut me donner qu’une culture qui me servira dans tous les cas dans mon métier futur. et ce n’est pas trop indiscret😉

  5. Je viens juste de poster ma critique! Tout à fait d’accord avec toi sur tout, mais juste l’impression de ne pas avoir été surpris (comme lorsque j’avais lu « Les corrections »).

    • constance93 dit :

      je n’y ai pas réfléchi, à la question de la surprise. c’est vrai qu’une bonne part du roman est prévisible. Il y a même une phrase un moment qui établit les probabilités pour que Walter n’ait pas de chance dans sa vie et qui annonce les deux cents pages suivantes. Je ne sais pas si tu vois celle dont je veux parler…
      après, j’ai tout de même été surprise à certains moments, notamment par le comportement de Patty (pourquoi choisir Walter ? pourquoi montrer son autobio à Richard ?…), le revirement de Joey, l’histoire de Lalitha…

  6. Valérie dit :

    Il le tente beaucoup celui-ci!

  7. Yspaddaden dit :

    « des descriptions concises » : au vu des Corrections, c’est étonnant, ou alors il s’est calmé🙂 A mon humble avis, bien des gens qui se précipitent dessus en raison du buzz médiatique vont s’y casser les dents, c’est quand même une lecture de longue haleine.

    • constance93 dit :

      disons que ça dépend des fois, mais j’ai trouvé que Franzen était capable de nous donner des détails qui reflétaient vraiment la personne ou le lieu. il est vrai qu’il y a parfois des longues descriptions, mais il les maîtrise totalement je trouve.
      c’est vrai que ce n’est pas forcément une lecture facile : déjà, il faut avaler les 700 pages, sans compter qu’il ne faut pas se perdre dans la structure du texte, saisir pas mal de choses tellement le roman est riche (bon, évidemment, je suis passée à côté d’énormément de choses, j’en ai conscience, mais j’espère en avoir perçu quelques autres) et puis plonger dans le style de Franzen, qui est très travaillé et peut peut-être rendre plus difficile l’accès. en même temps, quand on sort de Freedom, on se dit que ça valait le coup. Je ne sais pas si tout le monde réagira pareil, ou s’il y aura des abandons en cours de routes ou des personnes qui trouveront le récit trop développé, trop dense, etc. Je vais garder un oeil sur les publications de blogueurs (puisque de toute manière la critique est unanime), ton commentaire m’interroge…

  8. Gwenaëlle dit :

    C’est le livre que j’ai demandé pour le partenariat avec Price Minister et je me suis lancée un peu au hasard. Ton billet me laisse entendre que je devrais passer un très bon moment de lecture…

    • constance93 dit :

      de mon côté, ça a été un très bon moment de lecture. par contre, il ne faut pas avoir du travail ou d’autres lectures à faire en même temps : il est tellement long qu’il bloque tout le reste. comme dit Ys, c’est une lecture de longue haleine

  9. batman dit :

    Il est au théatre odéon pour ceux qui n’ont pas le temps de lire le livre :
    http://www.calneo.com/Franzen-Jonathan-perso55547.htm

  10. Dolly dit :

    C’est le prochain sur ma liste, il me tarde de le découvrir ; je passerai lire ton billet ensuite.

  11. Ping : Le gâteau sans levure de Jonathan Franzen | Skriban

  12. keisha dit :

    Je l’ai terminé hier soir en cinq jours de lecture sérieuse (pour moi c’est long!) et je serais en train d’écrire mon billet si overblog n’était pas indisponible! je dois être l’unique blogueuse à ne pas avoir participé au truc PM, j’ai eu ce livre à la bibli, tout simplement, et c’est le nom de Franzen qui m’a poussée à le lire, car j’ai déjà lu Les corrections et Pourquoi s’en faire (plutôt des essais)
    Alors? Eh bien j’ai aimé, forcément aimé, la fin m’a laissé un chouette goût de bien être quand même. le tout est copieux mais pas indigeste. Avouons quand même que j’ai connu un moment de flottement, qui a été balayé dès que la paruline est arrivée…

    • constance93 dit :

      certains ont trouvé ça indigeste, mais pas moi. je partage ton chouette ressenti, même si je trouve que Franzen joue parfois peut-être un peu trop sur les clichés…

  13. sophie57 dit :

    je l’abandonne à la page 323(je suis trop vieille pour perdre un temps précieux!), je n’ai pas du tout le même point de vue sur ce livre, que j’ai trouvé bien soporifique! je vois dans une tes réponses aux commentaires que tu entames hypokhâgne, j’y suis passée aussi …il y a 25 ans! j’ai beaucoup appris de cette année-là car j’avais un prof de lettres admirable, par contre l’année suivante on nous a infligé une sorte d’escroc qui n’en foutait pas une rame!! et j’ai moi aussi poursuivi le grec:un vrai calvaire! bonne chance à toi Constance pour cette nouvelle année!

    • constance93 dit :

      pour l’instant, j’adore le grec, on verra ensuite… merci pour tes encouragements dans tous cas, et tant pis pour le Freedom : tu n’es pas la seule à ne pas avoir croché… je te souhaite plein de meilleures lectures à venir🙂

  14. Je publie mon billet demain et je vais mettre un lien vers ton blog. Tu en parles très bien et avec beaucoup de conviction. Je disais à Sophie en lisant son billet que je me sentais comme la paruline azurée, en voie de disparition, parce que j’étais la seule lectrice à avoir aimé ce roman; je vois qu’il n’en est rien! J’ai lu aussi celui de Keisha.

    • constance93 dit :

      oui, nous ne sommes pas seules, mais nous représentons quand même une minorité sur la blogosphère (j’ai lu aussi celui de Keisha, et celui de readingintherain mais je ne crois même pas avoir rencontré d’autres billets positifs, à la rigueur un ou deux mitigés…), il faut l’avouer. l’avantage avec la blogosphère, c’est que, à l’inverse de la paruline azurée, nous n’avons pas besoin d’espaces protégés en tant que minorité en voie de disparition (car l’effet de déception augmente chaque semaine en plus, j’ai l’impression !) : notre avis est respecté tout comme on respecte ceux des autres et tout ça ouvre aux échanges entre points de vue divergents, sans que ça ne dérive.

    • constance93 dit :

      et j’irai donc lire ton billet demain, bien entendu🙂

  15. clara dit :

    Je suis dans le peloton de fin… plus qu e250 pages à lire. Mais si je suis arrivée jusqu’à là c’est parce que j’aime ! Pour le moment j’essaie de trouver du temps pour le lire!

    • constance93 dit :

      ouf ! une de plus : bienvenue dans le club de la minorité blogosphérienne qui a aimé ce livre🙂 il ne faut pas se presser avec ce genre de livre, vu leur taille, alors : prends ton temps. j’ai hâte de lire ton billet dessus.

  16. Magicmimi dit :

    Bonjour
    J’en suis a la page 504 et je vais devoir bientot faire mon deuil de ces personnages dont je partage la vie chaque jour un peu plus. Je n’avais pas lu depuis un moment et Franzen m’a redonne l’envie de ne plus arreter ! Je pense enchainer avec Les corrections, en esperant y trouver mon compte apres la lecture de Freedom..? Oui, le trio Patty / Walter / Richard me manquera ; bref, je n »ai pas encore fini alors je reprends ma lecture !

  17. Ping : Bilan 2011 | petites lectures entre amis

  18. fabrace dit :

    Ce roman est certes brillamment mené, surtout concernant les méandres psychologiques des personnages décrits avec justesse et ouverture de la part de l’auteur, en revanche je trouve ce roman desservi par son sujet. Le milieu bobo qui souffre de ne plus savoir se situer en fait un roman confortablement remarquable. Il manque un peu de vraie survie, de chair et de sang, de destins, de souffle. Ce que produit si bien la littérature Américaine. Donc très bonne étude sociologique mais pas une œuvre majeure à mon goût.

    • constance93 dit :

      peut-être pas majeure, mais il y a un regard intéressant, très critique, porté sur l’Amérique actuel, et une dimension psychologique rondement menée. c’étit un projet ambitieux, et je trouve que l’auteur va au bout.
      de là à parler d’oeuvre « majeure » ou « mineure », je ne sais pas. j’en ai apprécié la lecture, j’y ai trouvé des qualités, mais honnêtement, je ne sais pas ce qui fait une grande oeuvre, ce qui fait une oeuvre tout court. ce blog ne dispense que mon modeste avis et quelques commentaires personnels. mais merci pour votre point de vue détaillé et pointu.

  19. Ping : Délivrer Des Livres » Challenge 1% Rentrée Littéraire 2011 – Les participants et les titres

  20. Ping : Délivrer Des Livres » Challenge 1% Rentrée Littéraire 2011 (Article 3)

  21. Ping : Le gâteau sans levure de Jonathan Franzen | Glaz!

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