Les Souvenirs de Foenkinos

11/14

Entre agacement et amusement

David Foenkinos, bon nombre d’entre vous le connaissez avec La Délicatesse, son précédent roman paru en 2009 et qui a fait un assez grand buzz chez les lecteurs. Après ce succès, l’auteur était même vu comme le prochain Goncourt avec son nouveau récit, intitulé Les Souvenirs. Surtout que, d’après les critiques, c’était « la confirmation éclatante du talent de David Foenkinos, doté d’une profondeur et d’une densité nouvelles » (pour citer Nicole Volle du blog « enfin livre ! » hébergé par Le Monde.fr, mais la rédaction de Lire la rejoint avec son « neuvième roman [qui] confirme le talent grandissant de cet écrivain finalement très inspiré », et beaucoup d’autres suivent en ce sens). Cependant, le voilà « out » dès la deuxième sélection Goncourt. Alors, quid de ce 9e ouvrage ?

Les Souvenirs se détache effectivement des autres romans(romances?) de David Foenkinos. C’est une autre histoire, dans laquelle l’amour (thème qu’il faut avouer central dans les précédents romans de l’écrivain) n’apparaît qu’à la page 162, un peu plus de la moitié. Non, avant, l’écrivain se propose de nous raconter d’autres moments de la vie de notre narrateur. Ainsi, on va le suivre dans cette période de sa vie assez plate, pour ne pas dire très, où il s’imagine écrivain de son poste de veilleur de nuit dans un hôtel et où il observe le début de la retraite de ses parents d’un oeil absent. Cet homme est tout simplement déconnecté de la vie. La suite du roman va être une suite d’évènements le sortant de cet état. Il y a tout d’abord la mise en maison de retraite puis la fugue de sa grand-mère, à laquelle il est très attaché. L’enquête qu’il va mener pour la retrouver va être un premier mouvement dans son retour à la vie : notre homme va casser sa routine. On ajoute à cela les dépressions de ses deux parents jeunes retraités qui viennent l’interroger sur leur banalité. Ensuite, des évènements, certains fantaisistes, d’autres probables, vont faire évoluer sa vie dans un certain sens. Celui de la « vraie vie », ça reste à voir.

Tout cela est très mignon, sympathique, ça  fleure  les bons sentiments de partout, et c’est même un peu original. Original à la manière de Foenkinos : un peu fantaisiste, drôle, très proche du destin d’un personnage toujours un peu paumé… Au final, on a l’impression de voir une recette, certes séduisante, se répéter sous des nuances différentes avec Les Souvenirs. Peut-être que le nappage a changé, pourrions nous dire aussi : tiens, le récit est différent, il y a des nouveaux thèmes, etc. Au final, pas de grand changement chez Foenkinos qui aborde le monde à sa manière et garde jusqu’à son humour (toujours des références incompréhensibles aux Suisses, Suédois et Polonais, un jeu sur les prénoms, des notes en bas de pages à caractère drôle, références discrètes à ses précédents romans…). Tout cela n’est sans doute pas calculé, les intrigues et le style Foenkinos sont comme ça, voilà tout. De plus, les moments passés avec les livres de Foenkinos sont agréables, ne vous y trompez pas. Il possède un art de la formule  et qui vous fera sourire à chaque page, et ce peu importe l’état dans lequel vous êtes.

Nous pouvons quand même le dire : sa plume n’a pas changé. Il garde même cette idée qu’il avait eu dans La Délicatesse d’offrir des textes au sein du roman mais périphériques à celui-ci. Ici, ce sont bien sûr des souvenirs, à la fois ceux des personnages principaux ou secondaires qui interviennent dans le roman, mais aussi des ‘souvenirs’ de personnes célèbres auxquels il est fait référence dans l’intrigue (Francis Scott Fitzgerald, Modiano, Alfred Alzheimer…). David Foenkinos fait ici montre d’inventivité, comme il sait bien le faire depuis des années. Le « style foenkinien » a de belles années devant lui, et charme bon nombre de lecteurs par sa fantaisie et son inventivité. Rien de comparable à Foenkinos.

Au delà, ce sont toujours des aphorismes qui viennent parasiter la lecture du récit : on a presque l’impression que l’auteur vient nous expliquer les leçons qu’il y a à tirer de son histoire très agréable mais qui, ne l’oublions pas, vous apprend des choses très vraies sur la vie, alors surtout il faut bien les comprendre, et comme on n’est pas sûr que ça soit le cas, on va vous expliquer bien clairement cela tous les deux ou trois paragraphes par une phrase simple, bien tournée et impersonnelle. Là, comme ça, c’est clair ? Du mâché pré-digéré, autant dire sans saveur, et avec tout de même un goût d’amertume dans la bouche. On essaye de faire abstraction, et de garder intact le plaisir de cette histoire qui nous fait rire et pleurer. C’est vrai que cette histoire est sympathique, même si le narrateur nous agace parfois par la complaisance qu’il a d’être à côté de la plaque dans sa vie personnelle et à ne jamais prendre de décision : elle nous raconte un, voire deux ou trois, mélodrames familiaux dans lesquels on se laisse facilement embarquer par une plume légère et fantaisiste et une construction claire.

Foenkinos possède un certain talent : sa capacité à jouer avec les figures de style, les paradoxes, des topoï de l’histoire sentimentale, etc, ou encore celle qu’il a de nous révéler de grandes « vérités » tapes-à-l’oeil, voire qui bercent vers l’idiotie,  à travers des tournures bien trouvées (ouvrez à n’importe quelle page, ça fleurit de partout, mais pour exemple : « Elles sont les tyrans de leur apparence, et nous des esclaves de la constatation » ; et Marin de Viry, critique littéraire du journal Marianne, en a recensée 130 pour 260 pages, soit un toutes les deux pages !). Le problème, c’est qu’à force, nous avons l’impression que l’auteur étale son talent, en lequel il a sans doute raison d’avoir confiance : dans son genre, Foenkinos est un très bon auteur.

Derrière ces grands aphorismes agaçants, Foenkinos offre tout de même, au fur et à mesure de son intrigue, des images d’une réalité dure, comme celle de la vie en maison de retraite, l’étiolement des relations familiales à partir de ce placement, la difficulté de vivre dans un « mouroir », ou encore celle du couple qui  a de plus en plus en plus de mal à rester uni toute une vie. Par son intrigue belle et douce et agréable, Foenkinos nous montre tout ça grâce à son héros qui, derrière tous ses défauts, est rempli de qualités humaines. Ce qu’il dit est vrai, proche de choses que nous savons déjà, mais la fiction nous les montre d’une manière qui fait mouche. Ce que nous renions ou oublions délibérément dans la réalité existe dans la fiction et peut alors prendre forme dans notre esprit, et tout le monde de dire alors « mais quelle horreur les maisons de retraite ! je crois que grâce à ce livre je n’y mettrai jamais mes parents ! ».

Les Souvenirs est un bon roman de Foenkinos, pas de doute, seulement ce style drôle et honnête (parfois agaçant) qu’il étale sans aucune mesure et sa manière de fournir un récit pré-mâché, pré-digéré, savourez sans réfléchir une seconde chers lecteurs, agace au point de gâcher le plaisir de cette lecture simple, de laquelle on attend un moment agréable en compagnie de personnages drôles, contemporains et un peu décalés : David Foenkinos maîtrise son art de nous raconter des histoires avec légèreté, humour et sensibilité, et s’il nous laissait apprécier le charme qu’il sait mettre dans ses récits, sans doute ces romans m’offriraient une plus belle lecture. En attendant, agacement légèrement supérieur à l’amusement (pourtant bien présent au fil de la lecture, l’auteur a vraiment un style et une imagination pour) de mon côté, et c’est bien dommage.

Les Souvenirs

de David Foenkinos

ed Gallimard

18 Août 2011

.

Merci à PriceMinister et aux éditions Gallimard pour ce livre reçu dans le cadre de l’opération

Retrouvez Les Souvenirs sur PM

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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33 commentaires pour Les Souvenirs de Foenkinos

  1. Sophielit dit :

    Beau billet, truffé de références critiques… En plus de ton avis sans équivoque, c’est une belle synthèse de ce qui a été dit sur ce roman. Merci !

  2. Anne dit :

    Mouais… ce n’est pas ton article qui va me rapprocher de cet auteur…

  3. Sébastien dit :

    J’adore ton paragraphe « Tout cela est très mignon… », ça confirme ce que je pensais des « Souvenirs ». J’avais bien aimé « La délicatesse », parce que c’était le premier que je lisais, que c’était drôle, frais, tendre, original pour les petites notes humoristiques en dehors du récit principal. Mais, du coup, je ne me pencherai pas sur celui-ci !
    Très bon article, en passant !

    • constance93 dit :

      merci pour le compliment, et effectivement, lire Les Souvenirs après La Délicatesse ne me paraît pas indispensable, voire inutile. d’ailleurs, même si on n’a jamais lu Foenkinos, vous pouvez passer à côté de cet auteur, il y a des choses mille fois mieux à découvrir. par contre, si vous ne vous attachez pas à lire ma chronique, vous avez des chances de passer un bon moment, qui ne vous restera sans doute pas longtemps en mémoire…

  4. Yv dit :

    Je n’étais pas convaincu par cet auteur et le seul livre que j’ai lu de lui que je trouvais léger, très léger et loin d’être inoubliable. Ta critique me fait penser un peu à ce qu’on disait d’Alexandre Jardin, il y a quelques années, avant son dernier livre beaucoup plus dur. Tout cela est gentillet, et confirme donc mon impression !

    • constance93 dit :

      jamais lu Alexandre Jardin, mais en effet, tout cela est gentillet dans le récit et l’écriture. il n’y a que ce sentiment d’une grosse, mais grosse, estime de soi qui émane de ce livre, le reste est léger, voire vide. mais la légèreté est agréable, c’est juste que l’auteur ne va pas au delà d’elle.

  5. emeraude dit :

    Je te trouve pour ma part un peu dure mais en même temps je comprends… Peut-être aussi que toutes les critiques lues ici et là ont influencé ton changement ? Enfin je veux dire par là que tu t’attendais peut être à mieux ? De mon côté je l’ai lu avant sa sortie, sans rien avoir lu dessus donc et ce fut une très belle lecture pour moi. J’aime l’humour et la plume de cet auteur !

    • constance93 dit :

      je suis très critique avec ce livre.
      les critiques ne m’ont pas vraiment influencé, j’ai même été assez peu surprise du tour qu’a pris ma lecture. peut-être même qu’avant même de lire ce livre, je savais à quoi m’attendre. le problème est que la lecture n’a rien changé à ce que je pensais, alors même que je me suis forcée à ne pas rester dans un a priori qui pouvait être faux. d’ailleurs, j’ai fait des efforts pour nuancer mon propos, mais je ne suis pas sûre que ça se ressente, alors c’est pour dire ^^
      mais je comprend et respecte que l’on apprécie cet auteur. de mon côté, je trouve son succès immérité, point barre.

  6. Aucune envie de lire cet auteur, depuis longtemps. Et ça ne risque pas de changer après ton billet…

    • constance93 dit :

      oui, continue comme ça, c’est une très bonne idée. pour ma part, je crois que j’en ai terminé, sauf si je veux une de ces lectures distrayantes, ressemblant à ces téléfilms qui passent sur la 6. des trucs débilisants mais agréables. (je suis peut-être un peu trop dure : Foenkinos a tout de même une plume qui montre qu’il n’est pas débile, mais j’ai l’impression qu’il nous prend pour des débiles, et ça m’énerve)

  7. Fransoaz dit :

    Après lecture de « les souvenirs » je balance, comme toi, entre agacement et plaisir. L’amour et le désamour m’ont lassés; le style Foenkinos -que j’aimais beaucoup jusqu’à présent- me fatigue.
    Je n’ai pour autant à aucun moment voulu interrompre ma lecture.
    Tu rédiges ton billet avec beaucoup de rigueur et une pointe d’ironie… à la Foenkinos dirais-je.

    • constance93 dit :

      ah non ! pas à la Foenkinos ! et puis quoi encore ! si son style me poursuit au delà de la lecture malgré tout le mal que j’en ai pensé, ça ne va pas le faire ! ^^

      non, comme je le dis et comme tu le penses, je trouve la plume de Foenkinos sympathique et bien maîtrisée, non exempte d’un certain talent, mais j’ai l’impression qu’il étale ce talent, sa capacité à aborder des thèmes (ici la vieillesse, la retraite, la vie) sous l’angle de la légèreté et de l’humour, et avec une certaine vérité tout de même. le style « foenkinos » est rempli de qualités, seulement il est aussi très démago et donne peu de place au lecteur. et ça, je n’y peux rien, ça m’agace.

      et, oui, tu as raison, ce style et sa manière de monter ses intrigues (amour-désamour, même si ça vient plus tard dans le récit qu’habituellement) peuvent sembler un peu répétitif.

  8. gambadou dit :

    il semble effectivement que ce ne soit pas le meilleur de Foenkinos… je crois que je vais attendre la sortie en poche

    • constance93 dit :

      j’ai beaucoup entendu dire l’inverse, et celle-ci est peut-être vraie. oui, je pense que ce livre s’imbibe d’une certaine maturité de l’auteur (maturité qui m’a paru un peu artificielle de mon côté) et il est possible que ce soit le « meilleur Foenkinos ». je crois juste que je me lasse de mon côté, une sorte de ras-le-bol des foenkineries, même cachées sous une devanture sérieuse. si tu aimes Foenkinos et n’a pas peur d’en arriver à un ras-le-bol, c’est possible que ça te plaise. moi je sais maintenant que non ^^
      cela dit, Gallimard sort ses publications en poche (chez Folio) souvent à peine un an après leur parution en relié, alors l’attente ne sera pas longue, et ce n’est pas (plus) moi qui t’inciterai à te ruiner pour Foenkinos😉
      à bientôt

  9. calypso dit :

    C’est un billet très complet et ton avis tranche un peu avec ce que j’ai pu lire. C’est une lecture que j’ai beaucoup appréciée mais c’est le seul titre de l’auteur que j’ai lu.

    • constance93 dit :

      mon avis tranche en effet, et je me dis même que j’ai sûrement un peu tort quand on voit toutes les éloges que ce livre reçoit de toutes parts depuis sa parution…
      sans doute es-tu plus dans le vrai que moi pour le coup en appréciant cette lecture telle qu’elle est.

  10. Theoma dit :

    Comme toi, j’ai été déçue. Il ne m’en restera pas grand chose.

  11. Valérie dit :

    Sous le charme de la délicatesse, j’ai été aussi très déçue et agacée par ce roman (sauf les 60 premières pages, très réalistes )

  12. DF dit :

    « la confirmation éclatante du talent de David Foenkinos, doté d’une profondeur et d’une densité nouvelles » … houmpf à Mme Volles! Voire! Question profondeur, David Foenkinos avait déjà démontré, avec « Les coeurs autonomes », qu’il peut traiter avec bonheur des sujets graves. J’ai retrouvé dans « Les souvenirs » un peu de cela.

  13. Noukette dit :

    J’ai bien envie de me faire mon propre avis sur ce dernier opus de Foenkinos, pour l’instant, je ne me situe ni dans le clan des inconditionnels, ni dans celui des agacés… C’est loin d’être déplaisant mais j’avoue avoir été assez déçue par Le potentiel érotique de ma femme… A voir…

  14. Prix Virilo dit :

    Au Virilo pour tout dire, personne n’a eu le courage de s’atteler à la rédaction d’une critique de ce nouveau roman de Foenkinos, mais nous n’aurions pas été plus sympathique que vous de toute façon.

    Avez-vous jeté un oeil à la superbe critique qu’en a fait Eric Chevillard dans le Monde des Livres ? Il y démontre que Foenkinos fait une « littérature de vérification », et je dois dire que rien ne pourrait mieux résumer ma pensée. Une littérature convenue, sans surprise… avec les codes et les prises de position que l’on attend de lui.

    Paul

  15. Les avis sont partagés pour ce livre. Alors il attendra un peu…

  16. vbhgxf dit :

    J’est tro kiffé !

    • constance93 dit :

      et avec ça, ça se croit drôle ?
      (bon, j’avoue, quand j’ai vu l’adresse mail, je n’ai pas pu m’empêcher de sourire. mais je t’aurais cru d’un humour un peu plus fin que le mien😉 )

  17. liliba dit :

    Un beau billet ! Mais ce bouquin ne me tente pas trop… j’avais été déçue par La délicatesse et ne suis pas encore mûre pour retenter une lecture de cet auteur…
    Tu es taguée chez moi demain !

    • constance93 dit :

      je te laisse attendre dans ce cas (ce n’est pas moi qui t’encouragerai à lire ce livre😉 )
      un tag ? ça fait longtemps : merci. je verrai ce que je peux faire, mais peut-être pas de retour avant ce week-end (travail, travail)…

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