Les Voleurs de Manhattan, d’Adam Langer

Jeu de fiction dans le monde littéraire new-yorkais

Ian Minot est un écrivain méconnu et incompris sur la scène littéraire new-yorkaise. Depuis des années il cherche désespérément un agent pour faire éditer ces nouvelles à défaut d’un éditeur directement, mais le jeune écrivain accumule lettre de refus sur lettre de refus tout en survivant grâce à un travail de serveur dans un café minable. Notre narrateur qui échoue à se faire une place dans le monde littéraire voit sa haine contre ce milieu grandir lorsqu’il découvre un livre de mémoires bidon, avec un style ridicule soi-disant sorti des quartiers louches, qui devient un best-seller : Blade par Blade.

C’est dans cette « réalité » (nom de la première partie du texte) qu’apparaît un nouveau personnage, l’Homme Confiant, alias Jed Roth. Toute cette première partie, qui met en place l’intrigue, brosse également le tableau de ce monde littéraire new-yorkais très fermé, dont les écrivains sont prêts à tout pour être publiés et les éditeurs en recherche permanente de succès de librairies et non plus de littérature. On ne saura jamais ce que valent les nouvelles de notre narrateur, nous nous attachons juste à sa sensibilité, à son âme d’auteur, à sa colère face au manque de considération des acteurs du monde des livres. A travers le personnage de Blade, le fameux auteur des mémoires à succès, on comprend cependant à quel point le monde des livres est corrompu par les rêves d’argent pour les uns et de célébrité pour les autres.

Mais l’Homme Confiant propose à Ian sa vengeance et la reconnaissance à laquelle il a droit, à travers le mensonge du siècle. Je ne dirai rien de plus sur ce processus qui se met en place dans la seconde partie « fiction », mais il faut savoir que le narrateur se prend au jeu (bien rémunéré) et que la mise en place de cette revanche emporte le récit dans un autre genre que ne le laissait pas présager la première partie, nombriliste au possible sur la personne du narrateur auteur incompris, qui pourrait très bien être le double fictif du romancier. Non, ici, on passe dans le récit d’aventure qui nous raconte la mise en place d’une nouvelle personnalité, d’une fausse identité et d’une contrefaçon littéraire, le tout réalisé à quatre mains, celles du narrateur et celle de son complice Jed. Leur outil ? Un roman d’aventure écrit vingt ans auparavant, remanié au possible, puis propulsé dans le monde des livres chez les agents littéraires les plus réputés de New-York. Les voleurs de Manhattan se fait mise en abyme, il est le récit transformé dans le récit, à la fois la fiction dans la fiction et fiction elle-même. L’occasion d’observer le cheminement d’un livre après son écriture, ses réécritures, le travail avec un agent littéraire, la course entre éditeurs pour obtenir un ouvrage prometteur, les contrats, la publicité et la publication finale.

On en vient à oublier qui a orchestré toute cette revanche, qui tire les ficelles dans l’esprit du narrateur qui croit affirmer de plus en plus sa personnalité. Ce sera le pilier à la troisième partie, quand la « fiction » devient « mémoires », lorsque « nous découvrons maintenant, trop tard, / Que ces diversions constituaient des indices » (citation extraite de Palinode de Ern Malley placée en exergue du chapitre). La fiction qui devient réalité, un véritable topos de la littérature fantastique, me direz-vous, mais surtout une manière de transformer le roman en thriller. « Combats et courses-poursuites, fusillades, une mystérieuse damoiselle en détresse détenant un secret surprenant » : la fiction digne d’un roman d’aventure, élément clé du plan de vengeance de Jed Roth et de Ian Milot, s’immisce dans la réalité du roman, la bouleverse, manipule le manipulateur. Aucune vraisemblance : c’est un récit d’aventure qui devient réalité dans la vie  de notre écrivain contemplatif, qui va devoir démêler les fils de cette histoire pour sortir vivant de cette intrigue dirigée contre on ne sait trop qui, maîtrisée sans aucun doute par le marionnettiste invisible.

Chaque grande partie semble ainsi être indépendante, se plaçant dans un genre, dans un style. Elles s’articulent cependant et forment ensemble une intrigue haletante, passant naturellement du réalisme au fantastique au fil du récit. La construction est véritablement bien mené, les personnages tout autant que l’action sont aboutis. Comme les mémoires fictives des Voleurs de Manhattan, le roman éponyme s’équilibre entre les deux extrêmes : Jed Roth et son obsession de l’intrigue, Ian Milot et l’importance qu’il accorde aux personnages. Le récit est ainsi bien mené, les personnages ont une profondeur tout en jouant leur rôle dans l’intrigue.

Le roman, satire du monde éditorial contemporain, est de plus truffé de références littéraires. Les titres de chapitres font ainsi références à des textes plagiés, des contrefaçons littéraires, des romans déguisés en mémoires, etc. Le tout est bien entendu en accord avec l’intrigue. Dans le récit lui-même, des noms d’auteurs, de personnages, ou encore des néologismes inventés par les écrivains font irruption, délaissés de leur majuscules pour désigner des noms communs. Le « fitzgerald », cocktail préféré de l’écrivain, le « poppins » pour désigner bien sûr un parapluie digne de celui de Mary Poppins, un « tolstoï » pour désigner une très grande pile de pages, une « vonnegut » pour désigner une cigarette d’après le nom d’un écrivain fumeur notoire, une « ginsberg » pour parler d’une barbe aussi en bataille que celle du poète de la Beat génération, les « daisies » du personnage de Daisy Buchanan (dont « [la] voix est pleine d’argent ») dans Gatsby le Magnifique, un « cheshire » pour désigner un sourire joyeux et mystérieux comme le chat du Cheshire d’Alice au pays des Merveilles… Pour ceux que nous aurions loupé, un lexique en répertorie quelques-une à la fin. Lexique d’ailleurs annoncé quand le personnage de Ian lit pour la première fois le manuscrit des Voleurs de Manhattan et évoque ce même lexique, présent quant à lui dans la fiction écrite par Jed Roth (encore un jeu avec la mise en abyme qui court tout au long du récit, puisque nous n’avons pas accès au lexique du manuscrit de Jed Roth mais bien à celui du roman d’Adam Langer). Les titres de chapitres faisant référence à des textes peu connus des lecteurs européens, les traducteurs ont joint un index explicatif de beaucoup d’entre eux pour établir l’intertextualité présente dans le roman.

Les voleurs de Manhattan est ainsi un récit très bien construit qui nous emporte dans un thriller littéraire en même temps qu’une satire du monde des livres. Nous rirons autant que nous frémirons dans ce roman à l’aspect caricatural assumé, à la plume fantaisiste et à la construction haletante. Comme le narrateur devant les pages de Jed Roth, « [on a] juste envie de tourner les pages à toute allure afin de voir comment [l’auteur] s’en était sorti ». Les voleurs de Manhattan est un roman très ambitieux, toutefois cette ambition ne réside pas dans l’érudition et un niveau de langue élevé mais plutôt dans la complicité qu’il cherche à établir avec le lecteur. Objectif atteint. Une pépite pour les lecteurs, une claque pour le monde littéraire.

Les Voleurs de Manhattan

d’Adam Langer

ed Gallmeister

le 2 février 2012

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Merci à NewsBook et aux éditions Gallmeister pour ce partenariat exceptionnel

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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17 commentaires pour Les Voleurs de Manhattan, d’Adam Langer

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  2. Yspaddaden dit :

    J’ai plusieurs Gallmeister dans ma PAL, dont celui-là qui me tente vraiment : la fiction dans la fiction, la satire du monde éditorial, New York, tout ça devrait me plaire.

    • constance93 dit :

      oui, j’ai pensé à toi en le lisant, je me suis dit que ça te ressemblait ^^ j’aime beaucoup les publications des éditions Gallmeister, du peu que j’en ai lu. il faut vraiment que je les découvre plus avant.

  3. Richard dit :

    Chère Constance,
    Tu viens d’écrire un petit bijou de chronique. J’ai senti tout le plaisir que tu as eu à lire ce roman ! Et évidemment, tu m’as donné le goût de le lire.
    Merci !
    Amitiés

    • constance93 dit :

      un peu longue, peut-être, comme chronique : quand on sait la vitesse à laquelle j’ai dévoré ce livre, la taille de ma critique n’est absolument pas proportionnelle😉 (mais mon caractère bavard se retrouve dans beaucoup de mes billets : en tant qu’habitué, tu sais à quoi t’attendre)
      j’attends donc ton avis sur ce roman un de ces jours, cher ami🙂

  4. Theoma dit :

    et ben… tu sais faire envie !

  5. Deuxième billet alléchant sur ce bouquin… Il va falloir y jeter un œil…

  6. Fransoaz dit :

    C’est une lecture extrêmement jouissive que celle des voleurs de Manhattan. C’est drôle et bien construit, j’ai beaucoup aimé les multiples références littéraires. Un régal!

  7. herisson08 dit :

    Un billet qui donne vraiment envie, je vais le conseiller pour la bibliothèque!

  8. Martin Page dit :

    ça donne très envie de le lire
    sur un sujet, presque proche, je te conseille
    Wonderboys de Michael Chabon
    léger et profond, un grand plaisir de lecture

    • constance93 dit :

      je note le titre aveuglément, et me renseigne après. et puis je le lirai le jour où j’en aurai le temps, au plus vite (c’est horrible les études).
      et je te conseille Les Voleurs de Manhattan : ce n’est pas un roman sérieux, c’est plutôt rempli de fantaisie, mais il est intéressant

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