Tangente vers l’est de Maylis de Kerangal

Huis clos en mouvement

Traverse-t-on vraiment la moitié du monde quand on prend le Transsibérien ? Que voit-on du monde extérieur à bord de ce mythique train qui a inspiré les poètes et les écrivains depuis Blaise Cendrars ? Maylis de Kerangal, qui signe un court récit publié dans la collection Minimales des éditions Verticales, ne montre que ce qu’elle a vu lors de ce voyage en train organisé dans le cadre de l’année France-Russie (voyage qu’elle a réalisé avec une vingtaine d’autres écrivains français) : le train lui-même, ses voyageurs et son personnel.

Son histoire est celle de la rencontre de deux fuyards, l’un qui cherche à sortir du train, l’autre pour qui le train est le moyen de fuir. Aliocha est un jeune appelé, de ceux qui n’ont pas pu échapper au service militaire, pas d’amis influents au pouvoir, pas d’argent, pas de gosse en route depuis plus de six mois. « Aliocha n’a plus de mère et pas d’argent » (p13). Quant aux filles qu’il aurait pu engrosser, il n’a pas pu, il n’est qu’un « gosse quand pourtant la carrure d’une athlète », la timidité d’un garçon dans un corps d’homme. Il ne veut pas subir la « diedovchina », le bizutage des appelés. Hélène est une française qui fuit son fiancé russe, directeur d’un barrage. Mais pourquoi avoir pris le Transsibérien en direction de Vladivostok pour repartir en France ? La femme regarde le monde s’éloigner. L’un est dans le wagon des proscrits, en 3e classe, l’autre dans une cabine pour deux, où elle est seule, en 1e.

Les paysages défilent sous nos yeux tandis que les deux personnages se lient l’un à l’autre dans le silence de la nuit et l’incompréhension de l’autre. Certaines scènes sont splendides, comme celle-ci, dans laquelle Aliocha se poste à la lucarne arrière de son wagon, le dernier du train :

« Sans attendre, Aliocha s’y poste, happé par cette focale unique sur le monde, comme un oeil que l’on aurait derrière la tête, fasciné par la vision du chemin de fer qui blinde à rebours dans le fond du paysage, ruban strié alternant le clair et le foncé, stroboscope éclairant son visage, et bientôt, hypnotisé, il touche ce point de l’espace où la forêt avale les rails encore chauds, engloutit les travers en un puits de mystère, peu à peu il oublie la wagon, oublie les gars qui fument dans son dos et l’odeur des peaux qui ventousent les parois à force de suer, il n’est plus que ce point de fuite qui dévore l’espace et le temps, coïncide avec lui, s’en obsède, prêt à verser lui aussi dans le grand trou noir, à y basculer tête la première… »

Ces phrases, longues, sinueuses, défilent sous nos yeux au rythme des 60 kilomètres par heure du train. Lent, le récit nous happe dans ce roulis. Les liens qui s’établissent, la traque qui se lancera entre les wagons du train : dans ce huis clos en mouvement une intrigue se noue, doucement, loin des clichés. Une tension, que la lenteur du train ne fera qu’accentuer, est palpable. Les personnages ne sont plus tournés que vers cette fuite en avant, vers Vladivostok, vers la liberté de l’océan inconnu. Le paysage, jusqu’au lac Baïkal, « la perle du pays », la mer des hommes de Sibérie, symbole de la traversée, disparaît derrière cette tension qui unit deux êtres sans aucun autre lien entre eux. Le voyage n’est plus rien qu’une fuite, qu’une traque intérieure à la recherche du déserteur. Le train est ramené à cet espace clos, dont le mouvement même interdit l’échappée.

La densité et la complexité du texte répondent à cette tension et à cette proximité. Ils les créent, leur donnent corps dans l’esprit du lecteur. Travail d’imagination et avant tout d’écriture, Tangente vers l’est est une fiction dont l’auteur ne cherche pas à cacher sa nature. Elle s’assume : une autre réalité se créé à partir d’observations, et surtout d’informations cachées. Les pensées des personnages ne nous parviendront que par fragments, petits éclats doux ou coupants d’impressions, de ressentis et de peur, mais ces fragments montre une réalité imaginée, la peur du service militaire obligatoire et impitoyable, la barrière de la langue, la force du regard et de la confiance. On ne sortira jamais du train, seule réalité tangible qui peu à peu se réduira à une simple cabine, sinon à cet espace étouffant des toilettes du wagon, seul refuge gardé par une alliée inattendue. Les personnages se font peu nombreux, véritables allégories de leur fonction, d’une manière d’être. Tous appartiennent au récit le temps d’un trajet, repartiront dans leur invisibilité à la sortie du train, sur les quais et au-delà. Aliocha et Hélène disparaîtront eux aussi du tableau à leur descente du train, rendant celui-ci à son personnel et ne laissant qu’une photo derrière eux.

Véritable exercice d’écriture, Tangente vers l’est est un récit qui se joue des clichés pour nous offrir en une petite centaine de pages une fuite éperdue dans un espace limité. La mécanique des mots s’allie à la force du ressenti pour offrir un récit haletant, riche et profondément humain. Un roman vif, concis, direct, et à la maîtrise implacable. Un coup d’éclat.

Tangente vers l’est

de Maylis de Kerangal

ed Verticales

12 janvier 2012

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A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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21 commentaires pour Tangente vers l’est de Maylis de Kerangal

  1. kathel dit :

    Tu es la première à me donner envie de lire Maylis de Kerengal ! Je ne sais pas si je dois te remercier…😉

    • constance93 dit :

      tu verras quand tu essayeras, je crois.
      quand j’ai lu Naissance d’un pont il y a un peu plus d’un an, je n’avais pas vraiment croché. c’est un roman très ambitieux, et cette ambition le rend complexe, dans sa forme notamment. mais c’est aussi très impressionnant, et c’est ce que j’ai ressenti à la 2e lecture.
      je trouve que ce Tangente vers l’est est plus sensible que Naissance d’un pont. l’auteur maîtrise toujours aussi bien la langue française, mais il y a quelque chose de plus humain que dans l’autre, de moins artificiel (même si l’artifice dans Naissance d’un Pont est grandiose). j’ai été plus touchée par l’histoire des personnages, peut-être parce qu’ils se définissent en dehors de l’entité du transsibérien et qu’ils sont moins nombreux.

  2. Richard dit :

    Ouf !!
    Toute une chronique … Probablement à l’image de ce roman.
    Je ne connais pas l’auteur mais je suis prêt pour cette découverte.
    Merci mon amie !

    • constance93 dit :

      toute une chronique, toute une chronique : mon compteur me dit seulement 726 mots et 4291 signes, moins le long extrait bien entendu (ce n’est pas de ma faute si Maylis de Kerangal écrit des phrases de 10 km de long dans lesquelles on ne se perd même pas tellement leur construction est ciselée ; et puis j’ai coupé la phrase que je cite en extrait, elle se poursuivait encore sur la 1/2 d’une page, dans une autre direction, qui ramenait l’action au coeur du récit et s’écartait de l’intériorité du personnage. c’était très beau, mais si déjà tu me dis que c’est long… heureusement que je ne l’ai pas fait).
      tu verras, son écriture est époustouflante, que ce soit dans Naissance d’un Pont (véritable exercice de style où le roman se fait construction et les personnages outils, même s’ils prennent parfois d’autres dimensions, plus humaines) ou dans celui-ci (plus court mais tout aussi bluffant. je crois que je l’ai préféré).

  3. Gwenaëlle dit :

    J’avoue que la Corniche Kennedy ne m’avais pas plus du tout… Ai-je envie de donner une deuxième chance à l’auteur? Après ton billet, j’ai envie de dire « allez, oui, banco! »… Quelle force de persuasion tu as!😉 (je vais à Rennes le 4 mars… tu y seras ce jour-là?)

    • constance93 dit :

      super🙂 j’espère que tu ne seras pas déçue cette fois !
      oui, j’y serai ce jour-là aussi. après 2 ans d’échanges virtuels à travers nos blogs et l’atelier d’écriture (que je n’ai définitivement plus le temps de faire, désolée), nous pourrons enfin mettre un visage sur l’interlocuteur ! ^^

  4. Nathalia dit :

    J’ai acheté ce roman, il y a quelques jours. Je m’attends à cette écriture descriptive, et à l’imprévu que peut générer ce grand pays qu’est la Russie sur l’âme de l’écrivain. J’avais beaucoup aimé Naissance d’un pont, également donc ton avis me rassure. En plus c’est un petit bouquin et j’attends le week end propice pour une lecture au long cours!

  5. Anaïs dit :

    Idem que kathel, j’ai maintenant envie de le découvrir ce livre, je m’y mets ce weekend !

  6. Leiloona dit :

    Je voulais le lire avant de commencer ton billet, mais là, ça risque de devenir une urgence …

  7. denis dit :

    j’aime beaucoup ce qu’elle écrit et le transsibérien a conduit Sallenave, Fernandez… à écrire des livres a priori passionnants

    • constance93 dit :

      oui, paraît-il. de mon côté, malgré le côté très théâtral de l’opération transsibérien (une véritable mascarade dans laquelle les écrivains français n’ont souvent vu que leur cabine 1e classe dans le wagon qui leur était réservé, ainsi que quelques édifices dans les grandes villes), je trouve que les productions récentes qui en sont sorti et en sortent sont intéressantes. j’irais bien me plonger dans un cycle sur les auteurs qui ont écrit sur le transsibérien, si seulement j’en avais le temps. j’ai déjà lu le célèbre poème de Blaise Cendrars, mais il y en a tellement d’autres !

  8. Je vais le lire : j’ai l’impression de Maylis de Kerangal tisse une très jolie empreinte (tant littéraire que sociologique) dans la littérature française. J’ai beaucoup aimé son Naissance d’un pont. Merci pour ton article.

    • constance93 dit :

      « j’ai l’impression de Maylis de Kerangal tisse une très jolie empreinte (tant littéraire que sociologique) dans la littérature française » : oui, c’est vrai ce que tu dis (et en plus c’est joliment dit). bref, tu devrais en effet aimer ce livre.

  9. Je suis tentée surtout que j’ai vraiment aimé Naissance d’un pont.

  10. Je l’ai lu hier soir. Un très bon roman oui mais pourtant je n’ai pas aimé…le thème je pense. Sûrement pas envie d’une histoire comme ça.

  11. Ping : Tangente vers l’est – Maylis de Kerangal | Bric à Book

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