Les insurrections singulières, de Jeanne Benameur

Une voix singulière

Dans le monde ouvrier français, les travailleurs n’ont pas la parole. Ils ont beau faire la grève, organiser des manifestations, crier au scandale, leurs revendications ne portent pas. Les groupes multinationaux délocalisent et leur enlèvent le travail de toute leur vie, le seul pour lequel ils se sentent qualifiés, le seul qui nourrit leur famille, pour faire toujours plus de profit sur le coût de la main d’oeuvre. C’est pourtant à l’un d’eux que Jeanne Benameur, romancière, donne la parole dans ses Insurrections Singulières. Il s’appelle Antoine. Employé dans une usine de sidérurgie depuis une quinzaine d’années, notre narrateur ne s’y est jamais senti à sa place. Il a même l’impression de ne s’être jamais intégré totalement que ce soit au travail, dans sa famille ou en amour.

Pourtant, quand la délocalisation se profile, c’est le drame : « J’ai cru au malheur du travail arraché ». Alors Antoine se politise, se syndicalise, parle. « Il fallait aller plus loin. Pas juste arrêter le boulot. Se faire entendre. Qu’ils comprennent, les actionnaires, qu’ils nous faisaient crever alors qu’on remplissait les carnets de commande ! Je voulais que tout le monde comprenne. Les bénéfices, ils sont là ! Énormes ! Leur mise, ils la ramassent et ils la multiplient. Si maintenant, avec la crise, ils en font un peu moins, des bénéfices, et même s’ils en font beaucoup moins ils s’en sont mis tellement dans les poches qu’ils pourraient peut-être réfléchir à ceux qui leur ont permis tout ça, à la base ! C’est nous quand même ! C’est notre travail ! / Là, oui, j’ai eu du souffle. Et des « paroles ». »

C’est un regard critique que porte Jeanne Benameur sur la mondialisation économique et les grandes firmes multinationales. La négation de l’humain qu’elles effectuent est présente au fil des pages, dans le coeur d’un narrateur qui peine à exister, dans et hors de son travail d’ouvrier. Un regard critique est également porté sur la délocalisation et ses conséquences. La perte d’emploi d’un côté, l’embauche de l’autre : à travers le regard d’Antoine, qui va découvrir les deux en décidant de partir pour Monlevade, au Brésil, la ville où se délocalise « Lusine », cette entité qui déterminait tant la vie des ouvriers français de Guise. Il accepte la prime de départ pour aller rencontrer les ouvriers de là-bas. Nous verrons à travers les yeux de ses interlocuteurs une autre vision de la délocalisation. Là où elle ne représentait que fermeture et désespoir d’un côté de l’Atlantique, de l’autre elle est ouverture et espoir d’un meilleur avenir.

La vision ne s’arrêtera pas là cependant, car Jeanne Benameur montrera l’instabilité de ces améliorations à travers le discours de Marcel, le vieux bouquiniste qui servira de guide à Antoine en le conduisant doucement à la prise de conscience. Ce personnage atypique est attachant grâce à son humanité, sa générosité, son bonheur de vivre, sa retenue, sa curiosité et bien entendu sa passion pour les livres. A travers eux, il ouvre un monde nouveau à Antoine, un monde dans lequel il pourra devenir lui-même.

Après l’échec d’une opposition commune, alors que tous les ouvriers sont mis en RTT forcés pendant deux semaines et qu’ils ne savent pas s’ils retrouveront leur travail par la suite, on pourrait penser qu’Antoine abandonne. Que sa rage n’est plus dirigée que par le vide, mais la force du récit de Jeanne Benameur est la direction autre qu’il prend : en acceptant sa prime de départ pour aller découvrir les ouvriers de Monlevade et marcher dans les pas de celui qui a donné son nom à la ville brésilienne, le fondateur français de la sidérurgie au Brésil, Antoine va se révolter d’une manière nouvelle. C’est une révolution silencieuse et intérieure à laquelle nous assistons. Discrète et pourtant salvatrice, elle est peut-être la seule qui existe vraiment. Les révolutions personnelles, et nous en croiserons quelques autres au cours du récit, sont les plus importantes, et surtout aucune n’est semblable à une autre. Pour Antoine, il s’agit non seulement de se remettre d’une histoire d’amour destructrice et de la perte de son travail, mais aussi et surtout de comprendre qui il est et s’assumer en tant qu’individu unique, à la marge.

Le récit d’Antoine est porté par la langue de Jeanne Benameur, une écriture sensible capable de rendre à travers les mots la difficulté à mettre des mots, à les dire et à les maîtriser. On a vraiment l’impression de partager la douleur d’Antoine, celle de ne pas trouver les mots et de ne pas savoir les dire. Dans l’intrigue, la lecture lui permettra de trouver de plus en plus les mots justes, ceux qui lui sortent du coeur, et on vivra au fil de la lecture cette affirmation du personnage, plus confiant en lui-même et en ses paroles. Des mots secs, brisés, séparés, les mots finiront par trouver leur unité et leur force à l’intérieur et au dehors d’Antoine pour finalement montrer la beauté de ce personnage qui veut mettre fin à sa détresse et trouver la voie qui est la sienne, lui qui nous dit au début du récit : « Je me suis perdu. Là où je croyais qu’il suffisait de suivre une trace » (la trace de son père, passé par l’usine avant lui). Il va tracer son propre chemin, qui sera peuplé de rencontres, de livres et de révélations sur lui-même.

Les Insurrections Singulières parlera à tout un chacun, car le récit résonne en nous comme une invitation à la révolution intérieure, au changement de point de vue, de vie, de regard sur le monde. Sa simplicité ne sert qu’à exposer la complexité de l’homme, ses moyens divers pour se métamorphoser et vivre pleinement, sans remords ni nostalgie. S’y ajoute le témoignage d’un très beau rapport aux livres et aux mots, avec une réflexion sur l’étymologie, le mot juste, la littérature comme moyen d’affirmation… Un très beau récit, bourré d’une humanité très grande et d’une sensibilité à fleur de mots portées par une plume délicate et bouleversante.

Les Insurrections Singulières

de Jeanne Benameur

ed Actes Sud

5 janvier 2011

.

Merci à Anne pour m’avoir conseillé ce livre !

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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19 commentaires pour Les insurrections singulières, de Jeanne Benameur

  1. Anne dit :

    Je me doutais qu’il allait te plaire et je suis contente de te lire dans ce sens !! Tu aurais eu le droit de ne pas aimer quand même, bien sûr, mais tu en parles vraiment très très bien, merci de me rappeler la force de cette belle plume, Constance !

    • constance93 dit :

      merci de me l’avoir fait découvrir, Anne !
      j’aurais eu le droit de ne pas aimer, et c’est cette liberté que j’apprécie et qui fait que je peux aimer un livre. sans elle, je ne pourrais pas. mais je sais que tu es de bon conseil, alors je ne prenais pas un grand risque😉

  2. geraldinecoupsdecoeur dit :

    Un de les grands coups de coeur de l’an dernier. j’y ai retrouver les révoltes et les questions de mes 20 ans qui sont finalement toujours là à 40 ans. Et puis quelle plume !!!

    • constance93 dit :

      c’est drôle, parce que n’ayant pas encore 20 ans je me suis retrouvée dans les révoltes et les questions d’un personnage de 40. et puis, l’écrivain qui porte cette voix a 60 ans. je crois qu’elle rend compte à merveille de questions qui touchent véritablement tout le monde. d’ailleurs, ses personnages ont tous les âges dans ce roman.

  3. blogclara dit :

    Un livre magnifique ! Seule la fin m’a un peu déçue…

    • constance93 dit :

      tiens, moi j’ai bien aimé cette fin ouverte sur quelque chose, j’ai eu l’impression d’une liberté du personnage, capable de faire ce qu’il veut maintenant qu’il s’est trouvé, et d’un espoir d’une vie meilleure, comme si finalement ce n’était pas tant l’amélioration qui comptait, mais juste l’espoir et l’optimisme. ça contraste avec le vide du départ.

  4. Gwenaëlle dit :

    J’ai été tellement déçue par ce roman que je n’ai pas fait de billet et ai fait don du livre à ma médiathèque! C’est dire… Mais même si je n’ai pas eu du tout le même ressenti, je trouve ton billet très réussi.

    • constance93 dit :

      je suis surprise : à vrai dire, je pensais que la plume de Jeanne Benameur te plairait. mais bon, tu devais penser la même chose que moi avant d’être contredite par la réalité de ta lecture…
      merci pour le compliment au passage !

  5. sylire dit :

    Moi j’ai beaucoup aimé. Il est vrai que je suis une inconditionnelle de Jeanne Benameur. Au passage je te conseille « les demeurées », superbe !

  6. Leiloona dit :

    J’aime beaucoup cet auteur, mais le thème du roman ne m’intéressait que moyennement. Tu viens de me convaincre de le lire.😉

  7. Et cent autres conseils pour lire Jeanne Benameur ,que ce soit pour adulte ou pour jeunesse.
    Moi,c’est à Clara que j’ai dû cette découverte.

  8. Une auteure que j’aime beaucoup et que j’ai eu la chance de recevoir à la bibli. Elle a une lecture que l’on ressent. Oui j’aime.

  9. « Le récit d’Antoine est porté par la langue de Jeanne Benameur, une écriture sensible capable de rendre à travers les mots la difficulté à mettre des mots, à les dire et à les maîtriser. »

    C’est tellement ça, Madame Benameur a un talent rare, et votre critique lui rend hommage. Voici la mienne si cela vous intéresse : http://www.indigne-du-canape.com/les-insurrections-singulieres-changer-soi-meme-pour-changer-le-monde/

    L’ I

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