La main de Dieu, de Yasmine Char

Itinéraire d’une jeune fille dans un Liban en guerre

Lorsque qu’on pénètre dans le récit de Yasmine Char, on est happé tout de suite par la brutalité des mots : « J’ai appris, les yeux fermés, à monter et démonter une mitraillette. J’ai appris à écarter la joue lorsque j’appuie sur la détente du lance-roquettes. Je connais le sifflement salvateur de l’obus, celui plus effrayant  d’une bombe larguée dans les airs, le cliquetis des chenilles, le martèlement des bottes, les cris rauques de la nuit. Rien de grave ». Le rythme est saccadé, à la fois hésitant et sûr, éreintant. La beauté de l’écriture est dans cette violence, cette proximité avec les peurs, les rêves, les ressentis et les émotions d’une adolescente qui côtoie la guerre à fleur de peau. Dès la première page, c’est là. La jeune fille au visage de tueuse, fumant sa cigarette du matin, porte tout cela en elle et est reconnue dans la rue pour cela. Elle nous parle dix ans plus tard, mais on a l’impression d’être assis avec cette adolescente de quinze ans, brisant les interdits de sa position de jeune femme.

Comme un leit motiv revient l’image d’elle courant dans sa robe verte à travers la ligne de démarcation. On sait qu’elle porte le pantalon sous sa robe. Elle n’a peur de rien et vit d’espoir dans la désillusion. Fille d’un père abandonné, « un héros du désespoir », poursuivie par l’absence de sa mère devenue « cette icône névrosée », elle cherche à s’émanciper. On ressent avec elle l’autorité des traditions et l’omniprésence de la guerre. Sa fuite est la nôtre.

On ne sait plus trop qui elle est. Une enfant ou une tueuse ? Une adolescente ou une femme ? Une révoltée ou une soumise ? Qui est je et qui est elle ? Elle sera les deux dans le récit. Y-a-t-il une différence ? Il doit y en avoir une, mais ne peut-on pas être tout à la fois ? Ce que l’on a été et ce que l’on est ? Une alliance contradictoire des contraires qui luttent en nous avant d’exploser à l’extérieur ? La rencontre d’un homme qui la formera la conduira à prendre une direction. Entre exercice de tir, distance et contact, confidences et secrets, initiation à l’amour et à la guerre (les deux sont-ils différents ?), on ne sait plus trop si on assiste à un façonnage ou à une construction. Qu’est-ce qui guide la jeune fille ? L’amour, ou la détresse ? L’espoir, ou l’abandon ?

En observant la violence d’un pays en guerre, c’est l’évolution d’une jeune fille dans ce milieu qui se révèle. Devenir soi contre les conventions – car quand on est fille d’un arabe et d’une française qui est partie, on ne peut être dans la norme malgré parfois toute sa volonté – semble impossible, peu importe la force intérieure qui habite le personnage. Le lycée français, qui la fait franchir la ligne de démarcation chaque jour, est une voie dans laquelle elle ne semble pas tout à fait à sa place malgré ses réussites et son courage de s’y engager chaque jour. Et celle-là n’est-elle pas non plus sans issue ? Ne peut-on qu’être femme soumise à un mari ou tueuse au Liban ? Sa mère, qui était autre, a fui. Mais pour elle, le Liban est son pays, même si c’est un pays où la mort et la misère rôdent tandis que le danger veille toujours, même dans la Villa Blanche ou sur le chemin de l’école aisée.

Un roman poignant, très dense derrière son petit nombre de pages, dans lequel on ne sait plus qui nous sommes pour devenir une narratrice qui se cherche, se perd, manque de disparaître, se trompe, réapparaît, vit, se transforme et se révolte contre le monde qui l’entoure. A force de tâtonnement et d’erreurs, reste l’espoir d’être heureux qui court au fil des pages. Y arrive-t-on un jour dans un pays en guerre ?

La main de Dieu

de Yasmine Char

ed Gallimard

17 janvier 2008

(également en poche chez Folio)

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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2 commentaires pour La main de Dieu, de Yasmine Char

  1. kathel2 dit :

    J’ai lu ce roman, mais n’ai pas trop accroché… je ne sais même plus si j’ai écrit un billet à son sujet ou non…

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