Au lieu-dit Noir-Etang, de Thomas H. Cook

Au delà du suspense…

Le suspense, ce n’est pas ce qui manque dans ce « nouveau » thriller psychologique (publié aujourd’hui en français mais écrit en 1996)  de Thomas H. Cook, Au lieu-dit Noir-Etang. Le narrateur, un homme au seuil de la mort, adolescent au moment de l’affaire, sait toute la vérité, mais ne nous la dit pas pour autant. Lorsqu’il se rappelle, c’est en effet des premiers instants, des prémices à l’évènement qui bousculera tout Chatham, une petite ville de Nouvelle-Angleterre, au milieu des années 1920. C’est avec art qu’il va cependant nous informer du drame qui se produira plus tard cette année-là.

On sent une pesanteur tout au long de ce récit qui nous raconte une histoire qui nous parait somme toute anecdotique, si ce n’était les quelques paragraphes qui évoquent le drame. La mémoire n’est pas linéaire dans l’esprit d’Henry Griswald, un homme âgé qui se rappelle soudain pourquoi il n’a pas suivi ses rêves d’adolescents : la fugue, l’aventure, la liberté, la vie d’artiste. Nous le suivons dans cette quête où le jeune homme met des mots sur ses désirs de fuite. Ce mal-être adolescent, mal compris et mal exprimé, devient presque tout aussi important que le suspense, qui en devient secondaire dans le roman de Thomas H. Cook.

Car la vie dans cette petite ville américaine, qui n’a rien de passionnante, devient un véritable théâtre humain avec l’arrivée de la belle Mlle Channing, la professeur d’arts plastiques de la Chatham School, école privée pour garçons que dirige avec probité le père du narrateur. Les méthodes avant-gardistes de la jeune femme, ses voyages à travers le monde et son côté artiste viennent bousculer le petit monde urbain. Le cottage du lieu-dit Noir-Etang, situé à l’écart de la ville, s’illumine de sa présence. Elle change de place à toutes les lampes à huile et y fait un petit nid douillet, recouvert de dessins et de livres.

Entre les yeux du jeune homme et ceux du vieil homme, il y a cette même fascination pour cette femme qui, nous le savons presque dès le départ, finira mal. Comment ? La folie, le suicide et les meurtres sont évoqués. Mais qui ? Pourquoi ? Comment ? On ne sait pas trop, tandis que nous devinons peu à peu qui est impliqué, sans savoir quel rôle joue vraiment chacun. Le narrateur, à la fois spectateur et acteur, est troublant. On en sait pas trop s’il a raison, si on peut lui faire confiance pour rendre compte de cette affaire, tant il est concerné sans pourtant en savoir grand chose, nous semble-t-il parfois. Lorsque nous arrivons au procès (sans connaître encore la tenure exacte des évènements), nous sommes encore dans cette ambiguïté là, alors même que les juges semblent n’en avoir aucune conscience. Le poids du regard, des yeux par lesquels nous voyons, le statut même du narrateur, sont interrogés à travers lui. Là encore, nos interrogations factuelles laissent place à des questions plus générales, qui touchent à la fois la fiction, le genre romanesque et le monde dans lequel nous vivons.

Si le suspense en devient secondaire, il reste omniprésent tout au long du récit. Le drame, les meurtres, la folie, le suicide, sont sans cesse évoqués avec plus ou moins de précision, mais sans jamais être racontés, sans jamais que nous sachions pleinement. Jusqu’aux dernières pages il en va ainsi. Si cela peut paraître lassant et ardu, elle offre aussi une grande place à notre imagination, qui va alors imaginer le pire, puis le meilleur, avant d’élaborer d’autres théories. Si nous arrivons à nous fixer sur une, et que celle-ci est juste, il reste encore assez de parts d’ombres pour que nous nous accrochions, voulions absolument savoir ce qu’il en est exactement. La compréhension devient une obsession dans notre esprit, et le roman en devient fascinant. Sa construction se fait l’écho de notre pensée, nous marchons dans des paysages désolés parfois illuminés de la vive lumière du bonheur avant de repartir dans l’ombre désespéré. Le prisme du narrateur adolescent, mélancolique à souhait, est un grand enjeu du récit, enjeu dont nous ne prenons conscience que peu à peu.

Au lieu-dit Noir-Etang en devient un roman étrange, saisissant et pertinent. Si on lui remarque des lacunes et quelques longueurs, dues peut-être à des effets d’attente excessifs, les qualités n’en sont pas amoindries. Nous sommes saisis par la noirceur du roman, les regrets d’un vieil homme et la dureté des rêves d’un adolescent, tandis que les lieux, Noir-Etang et Chatham, restent clos dans leur beauté, leur immobilisme et leurs secrets tragiques. Une réussite teintée de noirceur.

Au lieu-dit Noir-Etang

de Thomas H. Cook

traduction de Ph. Loubat-Delranc

ed Seuil, collection Policiers

12 janvier 2012

2013

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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10 commentaires pour Au lieu-dit Noir-Etang, de Thomas H. Cook

  1. Anne dit :

    Un roman qui me tente beaucoup et que j’espère trouver en bibliothèque ! Tu fais aussi partie du jury Elle ?

    • constance93 dit :

      oui, nous sommes un bon nombre de blogueuses cette année🙂
      c’est l’un des premiers romans de l’auteur, si j’ai bien compris, et il est assez différent de ce qu’il a pu faire par la suite. mais comme je ne le connaissais absolument pas, pour moi c’est une belle découverte !

  2. Hélène dit :

    J’ai été gênée au début par ces allusions au futur drame, mais je dois avouer que c’est une bonne lecture…

  3. valmleslivres dit :

    Je ne suis pas folle de cet auteur.

  4. gambadou dit :

    au moment de la rentrée, j’ai plutôt envie de douceur et de soleil…. la pesanteur de ce livre ne me tente pas !

    • constance93 dit :

      Elizabeth Channing est rayonnante une partie du roman et qu’il y a de très belles scènes, surtout au début, mais c’est vrai que la lumière ne va guère plus loin…
      peut-être la noirceur très particulière de ce roman te tentera-t-elle plus tard🙂

  5. anablume dit :

    J’ai adoré ce polar.Il faut dire qu’en 2009, la sélection polar est très médiocre donc je suis assez étonnée de ce bon roman dès le départ. J’ai aussi beaucoup aimé ton billet ! Anna, Jury janvier.

  6. Richard dit :

    Une superbe chronique pour un livre magnifique. Pour une non lectrice de polars, tu as réussi à présenter de façon magistrale un roman peu facile à décrire.
    Depuis quelques mois, je le recommande à tous mes amis.
    Je suis très content que tu l’aies apprécié.
    Bon week-end mon amie.
    Amitiés
    XOXOXO

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