L’Elimination, de Rithy Panh avec Christophe Bataille

Plongée sous les khmers rouges

Cet essai n’a de valeur qu’en tant que témoignage. Mais quelle valeur ! Avec beaucoup d’humanité, Rithy Panh nous raconte les quatre années de son adolescence qu’il a vécu sous les khmers rouges, la dictature communiste du Cambodge. La faim, la perte de repères, la déshumanisation, les disparitions successives de ses proches et de ses compatriotes, l’omniprésence de la mort… Tout est là, en seulement quatre années de pouvoir, et la douleur est vive.

Ce témoignage est à la fois profondément intime et étrangement distant. On a parfois l’impression que Rithy Panh se détache de l’adolescent qu’il a été pour mieux réfléchir sur son vécu et, peut-être, s’en émanciper. Pourtant, toute sa démarche de cinéaste est dans la mémoire. Il cherche à montrer ce qu’a été le régime khmer rouge, ses atrocités et son absurdité totale. Peut-être aussi le détachement tient-il à la collaboration avec un romancier, Christophe Bataille, qui arrive magnifiquement à trouver les mots juste aux réflexions du Rithy Panh.

Si l’intérêt littéraire n’est pas exceptionnel, l’écriture est très bien maîtrisée. L’alternance entre un présent dans lequel Rithy Panh questionne, caméra à l’appui, un des plus grands bourreaux des khmers rouges, et un passé dans lequel le cinéaste a été soumis au régime dictatorial, est rondement menée, claire et efficace. Le contraste est impressionnant entre les deux périodes et entre les deux hommes qui se confrontent. Duch, directeur du S21, centre de torture et de mise à mort du régime, est dans la négation totale. Il a oublié les cris des torturés, et même les dossiers les plus sensibles, ceux qui marquent un homme à vie, ou du moins c’est ce qu’il prétend. Rithy Panh est dans la
révélation et le souvenir de la vérité.

Ce n’est pas une interview, ni même un interrogatoire, mais la confrontation d’une victime et de son bourreau. Rithy Panh évoque de nombreuses victimes, des cas particuliers particulièrement frappants de part leur banalité, comme pour leur rendre une existence qui leur a été volée. L’individu existe de nouveau, même détruit et enterré au fond d’une fosse commune, même quand c’est lui qui pousse les cadavres dans la fosse. Sa négation, sa transformation par des aveux forcés (et donc faux), sa disparition dans la masse humaine, lui font face.

Avec l’aide de Christophe Bataille, Rithy Panh met des mots sur l’indicible, un formidable acte de révolte contre un régime qui a assassiné le langage en le manipulant sous forme de slogans. Il gagne le combat face à lui, car il nous émeut aux larmes en même temps qu’il nous fait réfléchir. Le régime khmer rouge utilisait la logique pour organiser au mieux l’élimination, le langage pour
bourrer les crânes, l’apparence pour cacher les mensonges. Rithy Panh interroge l’incompréhensible horreur de ce régime parfaitement organisé, dans laquelle toute forme d’humanité est bafouée. Il n’hésite pas non plus à mettre ce génocide et cette dictature communiste en regard d’autres situations : la Shoah, la Chine, la Russie… Un peu gênant, d’une part parce que chaque situation est
particulière, d’autre part parce que Rithy Panh n’a aucunement la distance pour faire un travail d’historien, mais il faut avouer que nous faisons nous-même des parallèles dans notre esprit.

Plus interpellant, l’homme confronte ses idées, sa démarche et ses réflexions à d’autres personnes qui ont vécu ou réfléchis sur des phénomènes analogues. Sont convoqués beaucoup de monde, dont par exemple Primo Lévi, qu’il admire pour son témoignage mais ne comprend pas le suicide, ou la philosophe Hannah Arendt qui a réfléchi sur les totalitarismes et sur la « banalité du mal », des thèses intéressantes pour essayer de percer Duch, mais qui pour lui ne répondent pas à l’absurdité du régime khmer. Tout en refusant de nier l’humanité de Duch, il refuse d’en faire un homme banal, car n’importe qui n’a pas commis ses crimes, et ceux-ci n’ont rien de banal. Ses réflexions, vives et
argumentées, interpellent, même si nous avons parfois du mal à toutes les saisir, notamment quand il fait références à d’autre travaux de témoins, d’historiens ou de philosophes (même ça, nous ne le savons pas toujours clairement).

La richesse de ce témoignage, au delà la reconstitution de la vie sous la période khmer rouge, estque Rithy Panh est conscient de l’influence de son vécu sur ce qu’il dit. Il n’essaye pas de faire de l’Histoire, il raconte avec justesse ce qu’il a vécu et ce qu’il vit face à Duch, le bourreau du régime. Il ne se cache pas des émotions qui le tenaillent, ni des réflexions qui lui passent par l’esprit. Nous partageons sa conscience, avec un brin d’horreur et beaucoup d’empathie non pas pour un seul homme, mais pour tous ceux qu’il évoque dans ses lignes : un peuple brisé, mis à mort dans l’absurdité, des hommes et des femmes manipulés, et surtout des milliers de vies détruites. Un témoignage poignant, entre distance et implication.

L’Élimination

de Rithy Panh, avec Christophe Bataille

ed Grasset

11 janvier 2012

2013

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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2 commentaires pour L’Elimination, de Rithy Panh avec Christophe Bataille

  1. valmleslivres dit :

    Un témoignage qui a l’air très fort et qui a d’ailleurs déjà été récompensé.

  2. Ping : Rithy Panh : L’élimination – Lectures sur la blogosphère [1] | Mémoires d'Indochine

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