Avenue des Géants, de Marc Dugain

Le meurtre au bord de la folie

Surfant sur une vogue romanesque en cours, Marc Dugain s’empare dans son roman d’un fait-divers macabre. Il est allé le chercher en Californie dans les années 1970 au fin fond des tiroirs de la police d’État, même si c’est un documentaire de Stéphane Bourgoin qui lui en a ouvert la porte. L’histoire, c’est celle d’Al Kenner, alias Ed Kemper, un tueur en série qui a commencé à se faire connaître en assassinant ses deux grands-parents avec l’arme que ceux-ci venaient de lui offrir. Sa grand-mère, il lui reproche de « [l’]empêcher de respirer ». Son grand-père, il ne voulait pas « le condamner à la souffrance jusqu’à la fin de ses jours ».

Cela commence comme ça et se termine dans un hôpital psychiatrique où il semble avoir passé la plus grande partie de sa vie. C’est de là qu’il écrit ses mémoires et cherche à les faire publier par Susan, la femme qui lui apporte régulièrement des ouvrages à enregistrer pour en faire des livres audio. Il est ignoble avec elle, et plus généralement avec l’humanité entière. Son cynisme semble le suivre depuis son adolescence, moment auquel il a tué « les vieux ».

Interné après son procès auquel il est jugé irresponsable, il en apprend beaucoup sur la psychiatrie. Il se passionne pour cela tandis que son psychiatre semble comprendre peu à peu son cas, qui ne rentre dans aucune pathologie. Notre meurtrier narrateur ressort de l’hôpital psychiatrique avec une conscience aiguë de lui-même et de ses pulsions, pour lui des « défenses perverses ». Doué d’une intelligence sans limite, avec un QI supérieur à celui d’Einstein, il a été capable de prouver à son nouveau psychiatre qu’il n’était un danger pour personne.

Est mise en cause la relation à sa mère, qu’il retrouve à sa libération malgré lui et
l’interdiction formelle de ne plus la revoir de sa vie. Le jeune homme pense avoir transférer sur sa grand-mère l’image de sa mère qui se présente comme « la première femme à avoir fait une fausse couche menée à terme ». Ce lien qui les lie inexorablement se poursuivra tout au long des mémoires que le narrateur écrit et qui sont seulement entrecoupées des visites de Susan à l’hôpital. Il lui explique le cheminement de son récit, tout d’abord le meurtre des grands-parents et l’internement, ensuite la libération et enfin l’ultime passage à l’acte, celui dont il aurait dû « avoir eu le courage avant ». Sa seule peur ? « Que le livre ne tombe des mains des lecteurs qui [l’]ont suivi jusque là ».

Ce narrateur fait froid dans le dos. Incapable d’empathie, toujours dans la mesure et le calcul, presque résigné à mener une vie normale tout en sachant qu’il en est incapable, il finit par nous surprendre malgré l’apparente transparence du narrateur-personnage. Dans son récit, il attend pour nous raconter ce pour quoi il est célèbre, le véritable enjeu de sa vie passée en internement, tout comme dans sa vie rien ne révèle sa face cachée. Il trompe son monde avec un naturel qui ne sied guère à un personnage aussi froid et calculateur. L’avenue des Géants est le lieu où tout (re)commence et où tout se termine. Sans qu’on le sache, tout s’y passe, de l’élément déclencheur à la révélation.

Ce personnage tellement conscient de ses névroses bloque l’empathie aussi bien qu’il ne connaît pas ce sentiment que l’on n’ose dire inhérent à l’humanité, car l’humanité, c’est lui aussi. Il nous inspire l’horreur, mais avant cela, l’antipathie. Il faut dire que tout le monde en prend pour son grade, des communautés hippies en formation aux familles républicaines bien comme il faut. Le personnage est conservateur malgré sa jeunesse. Il rêve de rentrer dans la police. Sans compter les meurtres, c’est déjà une personne que l’on déteste tout autant qu’on apprécie sa personnalité machiavélique. Son cynisme est réjouissant, mais aussi d’une cruauté sans fond dès les premières pages. Si la suite du récit l’est un peu moins, l’impression de départ reste tout du long de la lecture.

Comme son personnage, le roman de Marc Dugain est un livre ambigu. En sortant de sa lecture, on ne sait que penser. Il est à la fois dérangeant et très classique. Jouant sur un fait divers particulièrement sordide et incompréhensible, il le romance. En cela, il cherche à comprendre ce que l’auteur désigne lui-même comme un « être complexe », une personne dont on ne sait plus si c’est un fou furieux ou un être raisonnable, les deux nous faisant frissonner de la même manière. Peut-être Marc Dugain cherche-t-il trop à rendre compréhensible quelque chose qui ne l’est pas, le meurtre psychotique. Comme les psychiatres que le personnage moque et manipule, il donne du sens, explique, analyse, se persuade d’une interprétation. La gêne disparaît parfois face à ces explications qui peuvent paraître un peu simplistes et ne demeure qu’une seule question : la fiction  est-elle capable, mieux que la psychanalyse, d’aller chercher la vérité au fond des êtres ? On reste sceptique avec le roman de Marc Dugain qui reste une belle tentative.

Avenue des Géants

de Marc Dugain

ed Gallimard

13 avril 2012

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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6 commentaires pour Avenue des Géants, de Marc Dugain

  1. anne7500 dit :

    J’attends sa sortie en poche… cet écrivain et son univers m’intéressent… même s’il se pose trop de questions ?

    • constance dit :

      ce n’est pas tant ça qui a freiné mon enthousiasme que le fait de partir d’un fait-divers réel. j’ai du mal avec ce genre de roman, sauf quand c’est du Flaubert, bien sûr.

  2. Géraldine dit :

    Le personnage a réussi à me manipuler et j’ai adoré cette lecture. Un bon moment pour rentrer dedans, et puis, on réalise vite que l’on a affaire à un coup de maitre, enfin, c’est mon avis. Un coup de coeur pour moi !

  3. dasola dit :

    Bonsoir Constance, comme Géraldine, j’ai trouvé très bien. Que Marc Dugain se mette dans la peau d’un tueur ne m’a pas gênée. Cela reste un roman (très bien écrit). Bonne soirée.

  4. Anna Blume dit :

    Superbe billet…J’ai trouvé que ce livre manquait d’une véritable analyse psychiatrique. Je suis en revanche une inconditionnelle de Dugain. Je me permet de citer ton billet sur mon blog. Au plaisir de te lire…

  5. didier bazy dit :

    A reblogué ceci sur rhizomiques.

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