Rencontre avec Mathias Enard et Claro

Les deux écrivains publiés chez Actes Sud en cette rentrée littéraire étaient aux Champs Libres le 20 octobre dernier (oui, je sais, je suis en retard, plus que vous ne l’imaginez d’ailleurs). Je parle de leur dernier ouvrage sur ce blog, vous pouvez lire mes chroniques sur Rue des Voleurs de Mathias Enard et Tous les diamants du ciel de Claro en cliquant sur les liens. Voici un petit florilège de ce qu’ils ont pu partager avec le public rennais.

Mathias Enard commença par nous expliquer que Rue des Voleurs était le croisement de deux projets : le premier consistait à écrire un roman d’initiation, « un hommage à L’Attrape-coeur et à toutes nos lectures d’adolescent », soit les romans d’aventures qui ont été pour lui fondateurs, le second correspondait à une tentative de montrer ce que la fiction peut et les journalistes ne peuvent pas à propos du monde contemporain.

Il a ensuite exprimé son refus de donner des limites face aux possibles romanesques (car sinon, il devrait se cantonner à inventer des personnages d’une quarantaine d’années originaire de Niort, ce qui restreint quand même beaucoup)  : lorsqu’on lui reproche de faire parler un marocain d’une vingtaine d’année, qu’on lui demande d’où vient sa légitimité pour se permettre une telle chose, Mathias Enard s’explique. Il nous dit que Lackdar n’incarne pas cette jeunesse maghrébine même s’il en est un représentant dans la fiction, qu’il a un parcours singulier qui fait que le romancier ne parle au nom de, mais qu’il parle tout court. Il nous dit aussi que Lackdar a une langue personnelle, construite par ses lectures en arabe classique et ses lectures de romans policiers en français, et que cette voix est un peu la sienne aussi. Il ajoute enfin que son narrateur-personnage n’est pas dans l’action, il est un observateur, un témoin, avec ses propres histoires, notamment amoureuses.

Il laisse ensuite la parole à Claro venu nous parler de Tous les diamants du ciel, son dernier roman. Il nous le présente comme le récit de deux itinéraires qui se croisent. Pour lui, cela correspond à une exigence littéraire : « ne pas se limiter à une histoire toute faite qui paraîtra passionnante même si on l’écrit mal ».

Il revient ensuite sur une phrase qui revient comme un leit-motiv dans son texte : « le langage souvent dérange ». Il nous explique la présence des 3 initiales du LSD (le thème central de son roman), et qu’il a construit son récit de telle manière que la drogue agisse sur le lecteur comme de l’ADN, soit qu’on essaye de la retrouver partout. Ainsi, son roman se divise en trois parties contenant chacune 3 chapitres et dont les titres de ceux-ci forment chaque fois, avec leurs initiales, le terme LSD. Il ajoute que la mise en place de ce jeu de piste est en lien avec la construction d’un sens perceptible ou non par le lecteur (puisqu’il est impossible pour l’écrivain de prévoir si son lecteur va y être attentif, ce qui amène à la construction de plusieurs sens par les lecteurs).

Ainsi, Claro amène son lecteur à douter sur la réalité qu’on nous laisse entrevoir. Chaque fois qu’il y a possibilité de vrai ou de faux, le romancier travaille son récit pour mettre en doute, poser la question de la vraisemblance et de la vérité. Il cite dans son roman l’exemple de l’alunissage : pour quelqu’un qui aurait été déconnecté du monde pendant une décennie, cela paraît hallucinant et c’est pourtant réel. Quelle est la vérité dans tout ça ?

Claro revient ensuite le personnage de l’ombre qui habite son roman : Wen Croy, l’agent de la CIA qui amène Lucy, l’une des deux protagonistes, à différents endroits du monde pour effectuer d’obscures missions secrètes. Personnage inquiétant, c’est un manipulateur hors normes. En cela, Claro nous dit qu’il est un peu magicien. Quand on lui demande si ce n’est pas aussi la figure du romancier qui se cache derrière, Claro admet que l’écrivain est un manipulateur, certes, mais « un manipulateur sans but autre que textuel ».

Les deux écrivains sont ensuite amenés à évoquer la question des contraintes. Pour Mathias Enard, c’est « une fausse cage dorée » qui apporte la liberté. Chez lui, les contraintes sont toujours « en adéquation avec le sujet ». Pour Claro, qui s’impose beaucoup de contraintes dans Tous les diamants du ciel, les contraintes participent à la construction d’un ou de plusieurs sens. Pour lui, un livre est d’abord une « mécanique » qui se construit avec des schémas et des plans précis, mais « heureusement, il y a un moment où ça disjoncte » et le texte devient « organique », vivant.

Les deux romanciers ont été généreux dans leurs échanges et ont su parler avec intérêt de leurs ouvrages à un public qui ne les avaient majoritairement pas lus. Malgré cette contrainte, ils ont su parler littérature, contraintes et libertés du romancier, problématiques littéraires qui finalement nous ramènent à des questions humaines. Comme leurs romans, les deux écrivains sont passionnants à écouter.

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
Cet article a été publié dans quelques aventures livresques (rencontres, festivals, prix...). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

4 commentaires pour Rencontre avec Mathias Enard et Claro

  1. Gambadou dit :

    Quand je pense que je l’ai loupé !

  2. valérie dit :

    Entendre Enard parler m’insupporte au plus point. Je serai à Rennes mardi mais malheureusement, je n’aurais pas le temps de te voir.

  3. silver price dit :

    « C’est tout autre chose ». Ainsi commence le dernier roman de Claro, au coeur du commencement, là où un feu miraculeusement fécond et assassin brûle la matière du pain. Nous sommes à Pont-Saint-Esprit, en 1951, et c’est le début de cette affaire nommée depuis l’affaire du « pain maudit », qui n’a jamais été élucidée. Qu’importe, il suffira d’une hypothèse, d’un prétexte, pour faire naître chez l’écrivain l’envie folle d’échafauder le reste de l’histoire. La vérité n’a pas d’importance, c’est tout autre chose. A partir de là, Claro donne libre cours à son imagination, et à un florilège de délires poétiques : c’est ainsi qu’il nous fait traverser deux décennies. Le lecteur peu habitué ne sait pas bien, au début, si le romancier procède par analogie, ou si au contraire il tisse des liens entre les choses et les hommes avec une logique atypique. Qu’importe, on le suit du général aux particuliers en passant par l’intime avec un plaisir immense, car Claro tandis qu’il malmène le sens et la pensée, manie la langue avec préciosité. En d’autres termes, sous ses airs d’homme bourru, Claro est un amoureux des mots, qui aime s’en amuser et nous en donner au point de nous en délecter.

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