Arrive un vagabond, de Robert Goolrick

Plongée sensuelle dans l’Amérique rurale de l’après-guerre

On se dit que non, un roman sentimental qui tourne au tragique, ce n’est pas possible que ce soit intéressant. Ça va être mal écrit et rempli de clichés. On se rend compte de notre erreur en lisant Arrive un vagabond de Robert Goolrick, traduit chez Anne Carrière par Marie de Prémonville.

Brownsburg, 1948. « C’était une ville dans laquelle on n’avait jamais commis aucun crime. » Charlie Beale y arrive et s’y installe. Ici ou ailleurs, quelle importance. Cela en a sans doute, car c’est là-bas qu’il trouve une seconde famille, Will le boucher qui l’emploie, son épouse Alma et leur fils Sam, six ans, leur fierté et leur bonheur. Charlie et l’enfant nouent un lien très particulier, le premier est comme un grand-frère pour le petit qui le vénère.

La ville prend corps sous la plume de Robet Goolrick. On y discerne les tensions, la discrimination ambiante envers la communauté noire, la crainte modérée d’un Dieu bienveillant, l’atmosphère faussement tranquille. Et puis on rencontre quelques membres épars, la famille de Will, le pasteur noir, les soeurs Gadsden fondues en une seule entité, le richissime Boaty Glass, la couturière de génie Claudie retranchée dans sa maison au bord de la ville… Chacun ont leur originalité et tous en gagnent une touche d’individualité qui créé l’empathie.

Les plus indiscernables sont les personnages principaux de ce récit : Charlie Beale, le vagabond sorti de nul part, et la femme pour laquelle il s’éprend, Sylvan Glass, achetée par son mari dans une communauté reculée, acculée à vie à un homme odieux. Peut-être parce qu’ils viennent d’ailleurs, mais ces deux-là sont à part dans le coeur du lecteur. Ils gardent un mystère qui les auréole et les transforme en personnages tragiques condamnés par la passion. D’emblée, nous savons qu’il y aura un crime à Brownsburg, le premier dans l’histoire de la ville, et qu’il sera sous l’impulsion de Charlie Beale. Lorsque Sylvan Glass lui apparaît, c’est le coup de foudre, et une passion aussi foudroyante pour une femme mariée, monnayée, est forcément néfaste.

Des passages en italiques, que l’on imagine inventé par le narrateur qui ne ferait que conter une histoire vraie autrement, viennent nous rendre compte de l’intériorité de Charlie. Ce sont des passages d’un lyrisme très simple, très pur, dans lesquels on sent une aspiration au bonheur très forte. De beaux passages, qui laissent bientôt place au déferlement de la passion, plus intenses mais tout aussi beau. Un livre entier écrit dans ce style rebute, quelques pages entre deux chapitres charment.

Un autre mystère qui tient notre lecture est celui de l’identité du narrateur. Il se présente au début comme à l’aube de sa vie et comme gardien de cette histoire qu’il garde vivante. Le cadre énonciatif n’envahit pas beaucoup plus le texte. Il ne réapparaîtra qu’à la fin, pour fermer le récit et lui donner un sens. Ce sera là l’énoncé d’une vérité que l’on aura deviné depuis un moment, progressivement et avec un brin d’horreur. Nous savons que c’est le seul qui peut savoir autant de choses et ressentir autant d’attachement pour Charlie. Ce que Sam est amené à contempler de son jeune regard est le tableau d’une magnifique passion impossible et destructrice. Le récit se fait cruel, car il touche à l’innocence et aux drames de l’enfance en plus de toucher à ceux de l’adulte.

Ressort de ce récit qui aurait pu être d’une banalité désespérante une histoire humaine dans laquelle nous nous sentons hommes dans toute notre vulnérabilité, au même titre que les personnages. Si le récit semble un brin irréel et invraisemblable de par l’étrangeté des personnages ou encore la manière dont chacun se ment à soi-même, il y a bien un effet-miroir qui fait que nous nous plongeons dans cette tragédie amoureuse, ce drame humain de la passion impossible qui nous parle aussi d’intégration, d’aspiration au bonheur, d’amitié, d’apparences, du poids de la religion… En un mot, de l’homme tel qu’il a été et sera toujours.

Arrive un vagabond

de Robert Goolrick

ed Anne Carrière

23 août 2012

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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Un commentaire pour Arrive un vagabond, de Robert Goolrick

  1. denis dit :

    je note comme lecture potentielle

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