Le bleu est une couleur chaude, de Julie Maroh

Depuis quelque temps, pour ne pas dire des mois, j’ai laissé ce blog partir à la dérive. Le rythme des chroniques est progressivement descendu jusqu’à approcher de zéro. Il y a eu à certaines périodes des derniers sursauts, mais rien de plus. Je ne répond même plus aux commentaires, règle que je me suis assignée dès le lancement de ce blog et que j’ai toujours respecté. Bref, j’ai largué les amarres.

Cependant, aujourd’hui, une lecture me redonne l’envie de chroniquer. Il s’agit du Bleu est une couleur chaude, une bande-dessinée signée Julie Maroh. J’ai envie d’en parler, de vous en parler. Beaucoup l’ont déjà fait, elle a eut un certain succès critique et public, et je l’ai déjà croisée sur la blogosphère plusieurs fois. Je souhaite tout de même partager ma lecture.

Je ne permettrai pas ici de faire une critique de BD. Je n’y connais rien, et mon billet ne sera qu’élogieux.

Une palme lesbienne ?

Le bleu est une couleur chaude, on le connaît surtout sous le titre de son adaptation cinématographique, La vie d’Adèle, réalisé par Kechiche, qui vient de recevoir la palme d’or à Cannes. Pourtant, quasi-personne n’a encore vu ce film qui ne sortira qu’en novembre pour le commun des mortels. Une œuvre inconnue reçoit plus de succès que celle qui l’a inspirée. Sachez que c’est un grand tort. La bande-dessinée de Julie Maroh est vraiment merveilleuse, peu importe la valeur du film qui s’en inspire.

La jeune dessinatrice révèle un vrai talent dans son trait qui saisit l’émotion. Sa démarche se fait artistique dans le traitement des couleurs et des ombres. De la couleur, il y en a très peu dans cette BD, sauf le bleu, cette couleur qui obsède Clémentine depuis qu’elle a aperçu une fille aux cheveux bleus au bras d’une autre dans les rues lilloises. Ces touches de couleur apparaissent dans les moments d’intense émotion, que ce soit le désir, l’espoir, la joie, la tristesse… Les nuances de ce bleu semblent provenir tout droit de la palette d’émotion que ressent Clémentine. La ville et ses habitants sont donnés en noir et blanc, comme si eux ne possédaient pas la force d’intensité qu’Emma et ses cheveux bleus possèdent sur Clémentine, comme s’ils rentraient dans la banalité, les choses qu’on ne voit plus à force de les regarder. Le noir et blanc nous transporte aussi dans un temps passé, les années 90′, les années lycées de Clémentine, avec le charme des vieilles photos ou des vieux films.

Comme on peut s’y attendre, ce coup de crayon porte une histoire humaine, racontant le trouble amoureux et l’amour tout court dans une progression au rythme changeant entre toutes les émotions. La relation amoureuse est donnée à voir dans toute sa beauté, sa limpidité mais aussi sa complexité et sa dureté. C’est une belle histoire qui se construit sous nos yeux, racontée par deux personnages dans un schéma narratif complexe qui donne toute sa force au récit en même temps qu’il s’y intègre parfaitement. C’est effectivement Emma que nous rencontrons au début de la bande-dessinée. Elle est adulte, et elle reçoit de la mère de sa compagne depuis dix ans son journal intime qu’elle commence à parcourir. La graphiste semble alors prendre le crayon pour donner des images aux mots de Clémentine, son amie disparue. Ce regard rétrospectif redécouvre de l’autre point de vue l’histoire d’amour qu’elles ont partagée, du premier regard à la toute fin. La temporalité du journal tout en noir et blanc, avec des nuances fugitives de bleu, est parfois brisée par un retour au cadre d’énonciation et une coloration qui paraît souvent plus noire que les planches qui en sont dépourvues, lorsqu’Emma lit le journal et pleure la mort de la personne qu’elle aimait.

C’est donc une histoire de deuil, mais aussi une histoire de vie. Le récit de Clémentine parcourt tout un pan de sa vie où la jeune fille doit se définir, trouver son identité, changer, s’émanciper et être heureuse, depuis l’adolescence jusqu’à ses trente ans (avec une longue ellipse entre les deux). Toute l’histoire d’amour qu’elle partage avec Emma, sans compter les moments entre amis, la vie avec sa famille, le lycée… La lycéenne est amenée à grandir et à faire des choix, mais les cheveux bleus qu’elle a aperçu un jour dans la rue occupent ses pensées jours et nuits. Cela implique beaucoup, et surtout des difficultés dans le regard de l’autre. Elle est perdue et n’arrive pas à se trouver dans la relation qu’elle partage avec un garçon. Clémentine ne pense qu’à Emma, même si elle ne sait pas encore qu’elle s’appelle Emma. Elle le saura plus tard, quand elle aura le courage de la retrouver et de la rencontrer vraiment.

Que dire d’autre ? Cette bande-dessinée m’a arrachée des larmes, des vraies. Le dessin et le texte, en parfaite corrélation, possèdent une charge émotive rare. Au delà de la simple beauté d’un trait, Julie Maroh va chercher la réalité des sentiments et la reproduit en dessinant. Le bleu est une couleur chaude est une histoire d’amour ni évidente ni facile, mais intense et vraie, parfaitement mise en scène et partagée. Quelle importance alors que ce soit spécifiquement celle de deux femmes plutôt que celle d’un homme et d’une femme ou celle de deux hommes ?

Le bleu est une couleur chaude

dessin & scénario de Julie Maroh

ed Glénat

31 mars 2010

PS : pour ce qui est de relancer vraiment ce blog, on verra…

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
Cet article a été publié dans vrac. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

22 commentaires pour Le bleu est une couleur chaude, de Julie Maroh

  1. anne7500 dit :

    Quel beau billet ! J’ai beaucoup aimé aussi. Je ne sais pas si ce sont les remous autour du mariage pour tous, ou le premier mariage gay célébré aujourd’hui, mais j’ai eu des centaines de visiteurs sur le blog ces derniers jours, focalisés sur ce billet. Je t’ai envoyé un mail pour te renvoyer un bouquin, tu l’as vu ?

    • constance dit :

      oui, je répond au plus vite, bises.
      bon ben comme ça ça me fera des visiteurs😉
      je crois que la palme d’or au film de Kechiche joue pour beaucoup aussi dans l’affluence vers Le Bleu est une couleur chaude.
      Mais il y a effectivement un engouement certain : l’album est n°4 dans les ventes « livres » d’Amazon, et n°5 à la Fnac !

  2. Gambadou dit :

    Cette BD m’attire beaucoup, avant d’aller voir le film en novembre… Contente de te revoir sur ton blog. Je pense que tes études te prennent du temps. A bientôt

    • constance dit :

      études terminées, au moins pour la prépa, du coup je prends enfin le temps de répondre aux commentaires.
      pas besoin du film pour lire la BD, elle est extra !

  3. J’ai lu cette bande-dessinée grâce à la blogo en juillet 2011 et je n’ai su que récemment (après l’obtention de la palme) que le film Kechiche était une adaptation de la BD. Pourtant en voyant certaines images du film avec l’une des filles avec une chevelure bleutée, j’avais tout de suite pensé à Le Bleu est une couleur chaude…
    Une très belle BD a lire, j’ai beaucoup aimé le dessin et l’histoire !

  4. dasola dit :

    Bonjour, je serais nettement plus tentée de lire la BD que de voir le film car après la purge que fut Venus noire, je me méfie du cinéma de Kechiche. C’est sûr qu’il y aura des longueurs sur les trois heures. Le film sort à priori en octobre et non en novembre. Bonne fin d’après-midi.

    • constance dit :

      j’irai quand même voir le film, les actrices ont l’air très douées et je suis curieuse de savoir ce que ça peut donner à l’écran. après, je conseille vraiment la BD, elle est très belle, tant dans son histoire que dans son graphisme. c’est en lisant ce genre de BD qu’on se dit que c’est vraiment un art, et absolument pas « mineur »

  5. emeraude dit :

    j’ai lu cette bd il y a bien longtemps et j’avais vraiment adoré. Plus que ça même. Je ne l’ai pas relu depuis et pourtant ce n’est pas l’envie qui manque ! J’avais particulièrement aimé le dessin, la couleur aussi, et toutes les émotiions qui s’en dégageaient. J’irai sûrement voir le film, par curiosité, mais j’ai tout de même bien envie de me replonger dans cette lecture au moins une fois d’ici là.
    Je suis quand même heureuse que l’adaptation au ciné ait eu la palme, ça permettera sûrement à Julie Maroh et sa couleur chaude d’être un peu plus lue…

    • constance dit :

      apparemment oui : j’ai voulu l’acheter pour l’offrir à une amie dans une librairie spécialisée et le libraire m’a dit qu’elle n’était plus disponible, même à la commande ! c’est aussi cool qu’embêtant.
      je pense que c’est une BD qui vaut le coup d’être lue et relue, alors bonne relecture !

  6. valmleslivres dit :

    Ce fut un coup de coeur pour moi. Et je suis contente de te revoir ici, même si c’est provisoire.

  7. Lorie Crane dit :

    Je ne suis pas très bande-dessinée, enfin ça c’était avant Le bleu est une couleur chaude. J’ai eu un véritable coup de cœur pour cette histoire en plein dans l’actualité du mariage gay (la raison de la palme d’or de son adaptation cinématographique ?). Une très belle histoire d’amour entre deux filles qui vont apprendre à s’aimer et à grandir ensemble.

    • constance dit :

      je ne crois absolument pas que l’actualité sur le mariage gay soit la raison de l’adaptation cinématographique du Bleu, je ne pense même pas que cela ait pu influencer en quoi que se soit.

  8. Le couronnement de La vie d’Adèle constitue un jalon supplémentaire dans le parcours déjà extraordinaire de l’oeuvre intimiste de Julie Maroh. Avant d’être remarquée à Cannes, cette histoire d’amour avait en effet été célébrée dans un autre festival, celui d’Angoulême: en janvier 2011, Le bleu est une couleur chaude y avait en effet remporté le prix du public.

  9. SOA dit :

    bonjour
    merci pour la description de l’oeuvre
    par contre, je me fais un peu avoir .. à cause de mon impatience car je viens de commander la BD et le fait de lire cette description me devoile un peu la fin avant l’heure… J espere ne pas etre decu.. Je pense que je vais quand même prendre plaisir à la lire.

    • constance dit :

      il me semble que je ne révèle rien : la fin est révélée dès le départ, ce n’est pas un secret mais un élément qui nous poursuit toute la lecture jusqu’à être énormément touché.
      je ne pense pas que tu le seras, n’hésite pas à revenir ici partager ce que tu en auras pensé !

  10. SOA dit :

    j’ai reçu la BD ce matin ..et j’en suis déja à la moitiée.. l’histoire me parle énormément.. c’est trés bien écrit et illustré…Savez vous si Julie Maroh pense donner une suite à l’histoire le bleu est une couleur chaude ? une suite à la vie d’ Emma peut être ? j’aimerai bien….en lire plus.

    • constance dit :

      pour moi, il ne peut pas y avoir de suite au Bleu. cette histoire tient parfaitement en un album, et lui donner une suite serait la trahir. sans doute Emma va-t-elle continuer sa vie, mais on voit son deuil, sa douleur et sa tristesse, et je crois que cette histoire est autant la sienne que celle de Clémentine. il ne faut pas plus.
      quant à Julie Maroh, je ne crois pas qu’elle ait encore publiée d’autres albums, mais elle a participé à des projets collectifs. toutes les infos sont sur son blog « les coeurs exacerbés », page « bibliographie ».

  11. Leona Knox dit :

    Le bleu est une couleur chaude est un superbe roman graphique qui nous raconte la destinée fatale de Clémentine. Ce prénom évoque une couleur opposée au bleu inclus dans le titre, couleur qu’elle ne parviendra jamais à imposer à l’album grisâtre de sa vie. Pour un lecteur attentif, Clémentine est fondamentalement bi, mais les préjugés exacerbés des uns et des autres, homophobie des hétéros et biphobie de son amie, l’empêcheront de déployer ces deux ailes nécessaires à son équilibre. Le récit contient deux parties, les années lycées, avec cette longue (et chaste au début) drague-traque d’une jeune femme pour une lycéenne mineure (jeune femme extérieure au personnel du lycée, ouf !), puis la maladie et la mort du personnage principal, les deux étant séparées par une ellipse qui reste à creuser.

    • constance dit :

      verrais-je dans la dernière phrase une référence discrète à l’article polémique de Causette évoquant une relation entre une prof et son élève avec des mots délicats là où ils ne devraient pas l’être ?
      cela dit, je ne suis pas d’accord avec votre interprétation. pour moi, Clem’ est homosexuelle, seulement le regard des autres fait qu’elle veut être hétéro-normée, comme tout le monde. et je n’ai pas ressenti de biphobie de la part d’Emma. lorsque qu’elle et Clem’ se retrouvent par hasard dans un bar gay, elle évoque même une certaine bi-curiosité en parlant de Clem’ comme du genre « hétéro très curieuse ». il n’y a pas de jugement là-dedans, juste une vision faussée qu’elle a de Clem’.
      attention, je ne nie pas l’existence de la bisexualité, pour moi c’est quelque chose qui existe tout autant que l’hétérosexualité ou l’homosexualité, seulement je crois que Clem’ ne fait pas partie des bisexuels. Le fait qu’elle n’éprouve du désir que pour des filles (la fille aux cheveux bleus en première ligne, mais aussi une de ses amies du lycée qui l’embrasse) et qu’elle n’arrive pas à faire l’amour avec son petit ami du lycée le montre clairement pour moi. quant au dérapage qu’elle fait à la fin de sa vie de couple avec un homme, elle-même parle d’une « erreur ». je la lis comme une traduction de son mal-être lorsqu’il s’agit de revendiquer sa sexualité. Clem’ ne veut pas la revendiquer, elle voudrait être hétéro-normée, que tout soit simple et qu’elle soit acceptée par sa famille.
      vous n’avez pas l’air d’avoir aimé le personnage d’Emma, le fait qu’elle soit plus âgée et assume pleinement son homosexualité semble ne pas vous plaire. pourtant, l’écart d’âge est assez minime entre Clem’ et Emma et leur histoire est belle. Et Clem’ et Emma se tournent autour, nouent une amitié pleine de désir l’une pour l’autre avant de laisser celui-ci s’exprimer. Pour moi, il n’y a ni drague ni traque là-dedans, nous sommes dans la découverte de l’autre et la prise de confiance.
      quant à « l’album grisâtre de sa vie », moi, je le trouve plein de gaieté, à l’inverse des pages en couleurs où l’on voit Emma lire le journal de sa compagne récemment décédée. le bleu vient apporter une émotion intense et (presque toujours) heureuse.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s