Sukkwan Island de David Vann

Huis-clos insulaire et retournement inévitable

Sukkwan Island est une île comme il y en a tant dans la région glaciale de l’Alaska, « le bras de terre pareil à une dent scintillante qui jaillissait de l’eau agitée, (…) l’herbe et la plaine qui s’étendaient sur trente mètres à peine depuis la rive, interrompues par le flanc escarpé de la montagne dont le sommet disparaissait dans les nuages ». Loin de toute civilisation. Un père et un fils s’y installe pour un an. Retour à la nature et vie d’aventuriers sont au programme. Jim veut aussi instaurer une relation de confiance avec son fils, Roy.

Dès les premières pages, un malaise s’installe : ni le père « mal préparé » ni le fils là pour soutenir son père qu’il ne connaît que très peu n’ont leur place au milieu de cette nature sauvage et difficile. Le contraste avec la Californie est dur pour Roy, qui n’a pas vécu en Alaska depuis sa petite enfance, et jamais dans des conditions aussi difficiles. Et Jim n’est pas aussi bien préparé qu’il ne le pensait. Combien de fois vont-ils devoir improviser, se mettre en danger ou bloquer devant les problèmes ? Combien de fois les prédictions  du père vont se révéler fausses ?

Ce conte des premières pages, si improbable et si mensonger, qui nous raconte comment la terre est devenue ronde du fait de l’action des hommes, nous prépare à la suite du récit : une suite de difficultés et de non-dits jusqu’à « l’évènement de la page 113 », prévisible mais pourtant surprenant, choquant, destructeur. La deuxième partie commence là. Le malaise va grandir. David Vann lance des descriptions atroces, qui nous prennent à la gorge, nous donnent envie de vomir. Le pouvoir des mots est à son plus haut point jusqu’à nous déboussoler, nous dégoûter. Le malaise ambiant de la première partie devient malaise physique du lecteur. L’auteur ne joue pas avec les mots. A travers cette franchise stylistique, c’est à la lâcheté que nous ferons face. La lâcheté de Jim, déjà là dans la première partie, quand il racontait à son fils ses regrets d’adultère, ses erreurs du passé, toutes ces choses qu’un fils adolescent n’a pas à savoir.

Avec Sukkwan Island, David Vann signe un grand roman : dur, dérangeant, différent de tout ce à quoi l’on pouvait s’attendre. Ce n’est pas un road-trip en Alaska  ou une aventure à la Robinson Crusoé qu’il nous propose, mais une descente aux enfers, non pas due à une nature froide et dangereuse, mais dépendante des sentiments humains les plus lâches. Les relations humaines, et celles entre un père et un fils en particulier, sont dépouillées au maximum pour fournir une image de l’humanité dans sa complexité et sa noirceur, bien loin de ce que l’on aimerait lire, proche de ce que l’on doit absolument découvrir.

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Lecture commune avec Liliba qui a elle aussi beaucoup aimé ce livre pour son écriture « superbe » et cette angoisse qui pèse d’un bout à l’autre du récit. Nous ressortons toutes les deux avec beaucoup d’incompréhension face aux actions et aux choix des personnages pendant le livre. Plus pragmatique que moi, elle a avancé certaines hypothèses sur ce qui a mené à l’acte de la page 113 (qui ne peut pas se révéler, et qui doit être connu après la lecture des 112 premières pages, ce qui bloque un peu mon billet et le compte-rendu de notre lecture commune à Liliba et moi, même si l’échange était très intéressant. Mais Sukkwan Island est peut-être un livre sur lequel on ne peut parler qu’avec ceux qui l’ont lu). Le lien vers son billet par là.

Sukkwan Island

de David Vann

ed Gallmeister

7 janvier 2010

A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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17 commentaires pour Sukkwan Island de David Vann

  1. Anne dit :

    C’est un livre qui a marqué tous ses lecteurs !! Moi je sais ce qui se passe à la page 113…

    • constance93 dit :

      chose à ne révéler absolument pas dans une critique : ça gâcherait toute l’histoire.
      et je suis d’accord, c’est un livre marquant, très dur aussi.

  2. In Cold Blog dit :

    Comme je l’ai déjà dit à Liliba, dans quelques mois devrait être publié en France le second roman de D. Vann que j’ai trouvé encore plus puissant que celui-ci.

  3. Gwenaëlle dit :

    Il me tente par son côté dérangeant mais j’attends le moment propice pour me plonger dans tant de noirceur. En même temps, je me demande s’il existe vraiment un moment « propice »???

    • constance93 dit :

      s’il y en a un, c’est l’été, par beau temps, dans un endroit où tu te sens en sécurité et proche des gens que tu aimes. je n’imagine pas lire ce livre seule en plein hiver par temps froid, ça serait trop glaçant.
      mais c’est une noirceur dans laquelle il faut se plonger : l’auteur a un talent fou.

  4. J’ai justement eu une journée de travail aujourd’hui où nous avons notamment discuté de l’opportunité ou non de proposer cette lecture à des ados.
    Moi j’ai beaucoup aimé mais c’est vrai que le sujet est ultra sensible.

    • constance93 dit :

      c’est une lecture qui prendra les ados aux tripes. après, c’est sujet à débat s’il faut « brusquer » les ados par des oeuvres littéraires ou pas, mais à mon avis, c’est oui pour découvrir ce genre de choses et montrer que la littérature n’est pas si loin de la vie, et qu’elle est là pour en donner une vision et l’interroger. Sukkwan Island a des prises avec le réel malgré son horreur, et les ados ne sont pas forcément conscients de ses prises de la littérature avec le réel. c’est un livre qui les ferait réfléchir je pense.
      qu’en penses-tu de ton côté ?

      • Je l’ai déjà donné à lire, dans une liste au choix, en mettant des avertissements. Mais c’est vrai que le contenu (je ne peux pas trop en dire non plus!) pose question, surtout dans les mains d’un ado pour qui ces questions-là peuvent parfois être un problème (tu vois ce que je veux dire?).

        • constance93 dit :

          oui, je comprend bien les peurs qu’un enseignant peut avoir en faisant lire ce livre. je pense qu’il faut avertir, comme tu l’as fait, et accompagner la lecture. dans tous les cas, ce n’est qu’un livre, et ce thème, ils le rencontrent bien plus facilement dans des films, dans des séries (où il est souvent évoqué d’une manière futile et caricaturée, ce qui permet d’autant plus l’absence de compréhension et la facilité à commettre un acte du même type) ou encore hélas dans la réalité. Sukkwan Island, bien que cet acte soit abrupt et difficilement compréhensible, révèle les conséquences d’un tel acte sur l’entourage et montre tout ceux à quoi on échappe ce faisant. il n’est jamais dit que c’est facile et justifié.
          et par contre, fais attention avec les avertissements : c’est le meilleure manière pour que des ados se jettent dessus😉

  5. Richard dit :

    Un grand roman, une lecture qui amène son lot d’émotions et de questionnements, un livre résistant qui implique le lecteur et surtout, un roman superbement écrit.
    Je n’ai vu personne rester indifférent sur cette lecture dérangeante.
    Malheureusement, il est vrai qu’il n’y a pas de lieur où nous pourrions discuter de ce livre sans révéler des choses importantes …

    • constance93 dit :

      oui, c’est dur de faire une chronique sur ce livre : on ne peut pas révéler « la page 113 », et pourtant c’est LE sujet à aborder, l’élément central qui pose toutes les questions…

  6. Richard dit :

    Tu auras compris que je parlais de « lieu » et non de lieur ….
    Ah, sapré dyslexie du clavier !!!!

  7. Yv dit :

    Très dur, et quel voyage éprouvant ! Mais quel bouquin !

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