Le coeur cousu de Carole Martinez

Carole Martinez, couturière de la littérature

Le coeur cousu. Un titre envoûtant, mystérieux et curieux. Ce titre est le reflet du récit que Carole Martinez nous offre avec ce premier roman. Nous ne sommes pas dans un récit comme tellement d’auteurs contemporains nous sortent : bons mais trop ancrés dans le réel, voire autobiographiques. Ici, nous sommes dans un conte qui nous emporte en Andalousie puis en Afrique du Nord vers la fin du XIXe siècle, même si ni l’époque ni le lieu ne sont cités à un moment ou à un autre. On y rencontre une femme, Frasquita Carasco, mère de six enfants et détentrice d’un savoir ancestral. Ce savoir, il se manifeste sous la forme de la couture, de la broderie. C’est ce que la boîte, qu’elle a veillé durant neuf mois, lui a offert : le don de rendre vivant ses réalisations. Mais le don apportera aussi à Frasquita le rejet des autres, les insultes et la fuite. Ses aventures, son mariage, la rencontre avec des révolutionnaires anarchistes, le sauvetage de leur chef, l’épopée vers le sud, la conduiront avec ses six enfants où elle devient la plus grande couturière de robe de mariée de tout le pays. Jusqu’à ce que….

Cette histoire, elle nous est racontée par la benjamine de ces filles, la sixième de ces enfants, celle qui n’a rien vécu de cette histoire mais l’a entendu des millions de fois avec l’aîné, Anita, qui possède elle aussi un don, celui de conteuse. Angela a quant à elle une voix divine, Pedro El Rojo un don pour le dessin, Martirio possède la mort en elle et Clara est lumineuse. Tous ont un destin différent et le don leur sera à la fois une bénédiction et une malédiction. Soledad refuse quant à elle son don et son histoire : « La boîte restera au désert, je ne la remettrai pas [à ma nièce] à Pâques comme le veut la tradition. Elle ne passera plus de main en main. Sa course s’arrête ici, à mes pieds, dans l’immensité absurde de cette étendue blanche. Ce cahier décousu où reposent les débris rêvés de nos existences, je le rends feuille à feuille au vent dont il est issu… ». Mais l’histoire nous est rendue  par notre héroïne au destin tragique : « Mon nom est Frasquita Carasco. Mon âme est une aiguille. Tes feuilles lancées au désert, les voici réunies, reliées dans un livre que tu pourras refermer à jamais sur mon histoire. « 

Il y a de la magie dans ce récit, n’en doutez pas, mais il y en a encore plus dans l’écriture. Dans ce million de destins racontés se cache toujours une part de mystère. Elle coud ensemble, à la manière de Frasquita, ces histoires qui forment entre elles un fabuleux récit au mille échos. Ce ne sont que des récits sortis de l’enfance ou des superstitions, mais Carole Martinez en fait, comme Frasquita des guenilles une robe de mariée, un récit riche de symbolisme et de poésie. 

Les références sont elles aussi nombreuses et créent une sorte de couverture au Coeur cousu : le don de couture ferait-il référence au Vaillant petit tailleur de Grimm ? Et l’épisode de Martirio fuyant l’ogre dans la montagne en semant derrière elles des petites boules des papiers au Petit poucet de Perrault ? Angela ne serait-elle pas une allégorie de la liberté qui ressemble à celle de Delacroix lorsque son chant réveille les paysans et les guide vers la révolution ? La longue création du drapeau révolutionnaire pour ce chef dont Frasquita s’est épris ne fait elle pas écho à l’histoire de Pénélope attendant Ulysse ? D’autres références, picturales ou littéraires, antiques ou modernes, parsèment ce riche roman aux allures de conte.

Ce livre oscille toujours entre réalité et magie, enfance et âge adulte, vérité et envoûtement. Magique.

Le cœur cousu

de Carole Martinez

éditions Gallimard

8 Février 2007

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A propos constance

Constance est une étudiante bretonne de 20 ans. Elle tient ce blog depuis 3 ans et se dit passionnée de littérature en tous genres même si elle lit plutôt des romans. petiteslecturesentreamis@hotmail.fr
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14 commentaires pour Le coeur cousu de Carole Martinez

  1. Bénédicte dit :

    une bien belle couverture et un titre magique effectivement

  2. Sylvie dit :

    Merci Constance pour cette excellente critique. J’ai beaucoup aimé ce livre, mais je n’avais pas fait l’analogie avec les contes classiques. Une fois qu’on a lu tes critiques, on serait tenté de relire le livre pour le voir avec tes yeux ! bravo

  3. carole martinez dit :

    Puisque nous nous sommes rencontrées et que tu m’as expliqué qu’un petit mot sur ton blog ne serait pas déplacé, je me permets de pointer le bout de mon nez. Comme il me le semblait, j’avais déjà lu ta critique avec un plaisir immense. Je la retrouve aujourd’hui avec une joie décuplée. Je suis très fière d’avoir pu t’embarquer dans mon monde. Merci de l’avoir habité.

    • constance93 dit :

      ce commentaire fait parti de ceux qui me font le plus plaisir.
      vous avoir rencontré à saint-malo a été également un immense plaisir : vous faites partie des auteurs que l’on a envie de rencontrer et avec qui la rencontre ne déçoit pas.
      Merci pour tout.

  4. dasola dit :

    Bonsoir Constance, comme je l’ai dit et répété sur d’autres blogs et sur le mien, j’ai beaucoup aimé ce roman: surtout la première grande partie. Bonne soirée.

  5. Ping : 30 Days Books #16 | petites lectures entre amis

  6. florel dit :

    On m’a dit 100 fois qu’il était bien mon frère l’a aussi adoré avec sa copine et pourtant à chaque fois il je le repose… Peut être qu’un jour je vais me décider.
    Biz bonne lecture.
    Florel

  7. Ping : Bilan de 2010 et prévisions pour 2011 | petites lectures entre amis

  8. Un petit mot de Carole Martinez sur ton blog…. mais il faut déboucher le champagne!!
    Plus prosaïquement, j’ai aussi doré le cœur cousu. Il semble que ce soit un livre très féminin, Monsieur Choco n’a pas été transporté. J’aime la magie qui habite la littérature sud-américaine, dans la droite lignée de Garcia Marquez.
    As-tu lu Chocolat Amer, de Laura Esquivel?
    Fortement conseillé, absolument délicieux…

    • constance93 dit :

      oui, Carole est un amour. Je viens de poster une interview d’elle qu’elle m’a accordée en juin dernier sur Du Domaine des Murmures. je me suis débrouillée comme un pied, mais les réponses de Carole Martinez sont fascinantes. d’un commun accord, nous nous sommes arrangé pour ne pas trop en révéler sur l’élément phare du roman, qui doit arriver par surprise à mon goût. du coup on parle de l’aventure de l’écriture Du Domaine des Murmures, de la place des femmes dans ses romans, du choix du XIIe siècle, de l’évasion et de la rébellion… bref, de plein de choses : l’interview dure plus d’une demi-heure en tout (je pense à la découper pour que mes visiteurs puissent l’écouter en petits morceaux, plus accessibles, mais pour l’instant elle est tel quel) ! (c’est ici si ça t’intéresse : https://petiteslecturesentreamis.wordpress.com/2011/10/08/interview-exclusive-de-carole-martinez-du-11-06-11/ )

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